Analyses
Bush et Saddam : les deux faces d'une même pièce
Jeudi 20 Mars 2003, le président américain George W. Bush, portant un costume gris foncé, s'asseoit devant les caméras curieuses, les mains jointes et solidement ancrées sur le bureau du bureau Oval et déclare :
« Actuellement, les forces américaines et de la coalition sont dans les premières étapes des opérations militaires visant à désarmer l'Irak [...] Le peuple américain ne vivra pas à la merci d'un régime hors la loi qui menace la paix avec des armes de destruction massive. »
Six mois, 200.000 troupes embourbées dans une guerre devenue sale, des dizaines de milliers de morts et plus de soixante-dix milliards de dollars plus tard, le très attendu rapport provisoire de David Kay sur la chasse aux armes de destruction massive en Irak atterrit sur le bureau de Bush comme des feuilles mortes d'automne.
La quintessence du verdict de Kay : pas de vraies armes de destruction massive ont été trouvées. Bush jette un coup d'oeil, feuillette les pages et convoque les Spin Doctors. La tache est de risquer un coup d'oeil sur le document de Kay, élimine les passages embarassants et souligne les quelques phrases clef dans lesquelles Kay, volontairement ou non, a laissé une sortie de secours au président Bush.
Plus tard dans la journée, Bush resort son visage du printemps, s'éclairsit la voix et laisse tomber : « Les découvertes [ de Kay] mettent clairement à jour que Saddam Hussein était un danger pour le monde. »
David Kay, qui était en 1991 l'inspecteur chef de l'ONU en Irak, est lui-même étonné que, douze ans plus tard, après avoir purgé l'Irak pendant trois mois, totalement libéré du lésinage cynique des partisans de Saddam, n'a pas trébuché sur des armes.
Pourquoi ? Kay se lance dans la théorie que Saddam aurait pu cacher les armes dans un pays limitrophe ou tout simplement utiliser le spectre des armes de destruction massive comme un épouvantail tactique – une arme de dissuasion rusée pour donner aux Etats-Unis des raisons de penser à deux fois avant d'attaquer. Kay, qui maintenant travaille comme chasseur d'armes à la CIA, donne trois ou quatre autre hypothèses mais ajoute vite qu'il n'en favorise aucune.
Selon les opposants à la guerre, toutefois, la plus probable de toutes les hypothèses est qu'il n'y a pas d'armes de destruction massive cachées en Irak. Point final.
Alors que l'élection présidentielle approche, Bush est de retour avec un bombardement de nouvelles relations publiques afin de parer à un nombre croissant de critiques. Rien ne ferait plus plaisir à l'administration Bush qu'un monde soudainement victime d'amnésie collective, oubliant tout du brouhaha d'avant guerre, et mettant l'accent plutot sur les vertues de renverser un dangereux despote. Les supporters de la guerre peuvent se vanter ici de quelque chose – à juste titre. Mais ils ne peuvent absolument pas nier le fait que trop de gens maintenant se sentent dupés.
Tout de suite après la chute de Bagdad, j'ai rencontré un célèbre journaliste étranger qui me confia qu'il ne pouvait pas quitter sa chambre plus d'une heure consécutive. « Si Saddam répandait ses armes chimiques maintenant, dit-il, je serai trop loin de ma combinaison de protection. » Le journaliste avait l'équipement enconbrant rangé sous son lit. Pendant des semaines, le journaliste continua à vivre sous l'influence des alertes désastreuses d'avant guerre prédites par Bush selon lesquelles l'Irak avait « plus de 30.000 minutions capables de répandre des produits chimiques. »
Le Washington Post – un journal peu connu pour ses positions conservatives – est harcelé de lettres de lecteurs mécontants reprochant au journal sa prise de position en faveur de la guerre. Dans un récent éditorial ayant pour but d'apaiser les critiques, le Post a écrit :
« L'équipe d'enquêteurs de David Kay a démontré que le programme nucléaire de Saddam Hussein était « rudimentaire » et qu'aucune production d'armes chimiques à grande échelle n'a eu lieu ces dernières années. Nous pensions autrement avant la guerre. »
Les partisans de la guerre ne peuvent certainement pas ignorer le fait que la recherche frénétique d'armes illégales menée par Kay s'est irrémédiablement transformée de ce qui était une certitude d'avant guerre en pari d'après guerre.
Ne pas avoir trouvé les armes donna de nouveaux élans à la théorie selon laquelle l'administration Bush, profitant des conséquences du 11 septembre et de la foi aveugle subséquente des Américains, trouva le moment assez opportun pour réparer une erreur vielle de douze ans : stopper la guerre du Golfe de 1991 trop tot, laisser Saddam au pouvoir ainsi que les vastes richesses de pétrole de la région plus vulnérables que jamais. Que ce soit une petite erreur ou une grande bévue, cela a toutefois hanté les Républicains depuis que le père Bush a perdu sa ré-élection. Et Bush junior n'allait pas rater une si belle occasion pour réparer ça.
Ce qui aurait pu être vu comme une vengeance gratuite par un fils voulant restaurer la réputation de son père est devenu soudain une façon d'imposer une urgence dans la sécurité nationale. Le 11 septembre a remis Saddam sur la faille ; mais ce n'est pas parce que Saddam n'avait rien à y voir, mais parce que le 11 septembre a dévoilé inopinément un adversaire plus monstrueux et hostile aux intérets américains que Saddam : Al-Qaida. Une raison a du être trouvée par les Etats-Unis pour retourner dans le Golfe.
Un témoignage supplémentaire à ce raisonnement se trouve dans les récentes révélations faites par le Général Wesley Clark, un des dix candidats à la nomination Démocrate pour la prochaine élection présidentielle en 2004. Il écrit dans son livre qui vient de sortir, Winning Modern Wars (Gagner les Guerres Modernes), que deux mois avant le 11 septembre, l'administration Bush avait déjà établit un plan pour attaquer l'Irak.
« Cela a été débattu comme une campagne de cinq ans, et concernait au total sept pays, en commancant par l'Irak, puis la Syrie, la Lybie, l'Iran, la Somalie et le Soudan » écrit Clark.
Il est vrai que le livre de Clark a été publié après qu'il se soit lancé dans la course à la Présidence. Mais même si elles servent pour la campagne électorale, ces allégations d'un homme qui, comme certains pandits le prédisent maintenant, pourrait bien devenir le prochain président des Etats-Unis, ne sont pas à prendre à la légère. Et si vous voulez plus de preuves, pensez seulement à ce qui se passe actuellement avec la Syrie.
Des avis sur les réels motifs derrière la guerre divergent. Mais, mis à part les différentes variantes extrèmes, il y a eu un changement soudain de l'attitude américaine envers l'Irak après le 11 septembre. Seulement sept mois auparavant, le secrétaire d'Etat américain Colin Powell avait déclaré que Saddam « n'avait développé aucune capacité significative pour des armes de destruction massive. » C'est pourquoi, dans sa course à la guerre, les arguments de l'administration Bush à propos des armes de destruction massive de Saddam sont comme si la Maison Blanche a fait d'une taupinière une montagne.
Certaines erreurs habituelles ont terni l'image de l'administration Bush alors qu'elle essayait de convaincre à la guerre : la négnigence à la fois de la stratégie militaire et de la diplomatie ; la volonté de faire tomber des alliés surs comme la France et l'Allemagne ; la sourde oreille à la clameur assourdissante du monde ; la brulatisation et la réprimande ouverte des amis traditionels ; la rage avec laquelle la différence d'opinion se faisait ; la suffocation des médias, à la fois à domicile et à l'étranger ; et les attitudes de marchant de guerre du Pentagone – trop atypique de l'Amérique pour que se soit connu à travers le monde.
« Il y a vraiment quelque chose qui ne va pas avec l'Amérique d'aujourd'hui, déclara un haut diplomate européen, ceci ressemble plus à du McCarthysme universel. »
Le 11 septembre aurait pu simplement résucité les vieux démons américains sur l'approvisionnement de pétrole. Dans sa fouille pour les armes interdites, Kay aurait pu trouver plus de pétrole ou de nouveaux charniers. Mais ceci est hors-sujet. Les supporters et les opposants à la guerre sont d'accord sur une chose : les dernières découvertes de Kay, attendues pour le début de l'année prochaine au plus tot, n'auront pratiquement aucune conséquence sur ce que fera Bush ensuite. Qu'il suffise de remarquer que la fermeté avec laquelle Bush - et pour cela son plus dévoué allié dans la guerre, le premier ministre anglais Tony Blair – survit à la tempête.
Blair pourrait trouver son soulagement dans la longue histoire impériale britanique et dans les leçons durement apprises. L' « appaisement » est un mot tabou dans la diplomatie britanique depuis que le premier ministre anglais Neville Chamberlain quitta la conférence de Munich il y a 65 ans, ouvrant les portes de l'Europe à un très belliqueux Adolf Hitler. Un exemple plus récent est celui du désastre de l'appaisement britanique est celui de la façon dont Margaret Thatcher a réglé la question des iles Falkland.
Bush, d'un autre coté, est le légataire d'une histoire marquée par le pragmatisme et le consensus. Toutefois, depuis qu'il est au pouvoir, Bush n'a pas hésité à se démarquer de cette ligne de pensé. Bien sur, Bush est un homme du compromis seulement sur le coté droit du spectre politique. Sur les grandes questions, à la fois nationales et internationales, Bush écoute des deux oreilles, mais parle seulement du coin droit de sa bouche. Et cette particularité est un avantage pour les dirigents du parti républicain.
Le premier signe de la tenacité de Bush aurait pu être détecté quand, en tant que candidat présidentiel, il a pris son propre père en défaut en faisant appel à son « lisez sur mes lèvres – pas de nouveaux impots » de son engagement de campagne de 1988.
Face à un congrès dominé par les démocrates et avec un déficit budgétaire de plus en plus important, Bush senior s'est obligé de manger jusqu'à la dernière miette ses propres mots et augmenter les impots. Et malgré sa réussite pendant la Tempête du Désert en 1991 à évacuer l'armée de Saddam du Koweit, Bush senior a perdu la présidence, un an plus tard, face à Bill Clinton.
« Je pense que l'erreur a été de dire ‘lisez sur mes lèvres...' et ensuite augmenter les impots » déclara George W. Bush en pleine course à se procurer de l'argent pour sa propre campagne électorale.
Maintenant, quinze ans après la promesse non tenue de son père, George W. Bush, semble dire aux Américains : « Regardez moi, des armes de destructoin massive seront trouvées en Irak. » A sa décharge, toutefois, et en dépit du fait que, jusqu' à maintenant, aucune arme n'a été trouvée et qu'il reste à arrêter Saddam, l'expression sur son visage n'a pas changé, du moins, pas encore.
En dépit de toutes les mauvaises nouvelles venant d'Irak – ou à cause de la guerre en Irak – Bush garde le même profil que lorsque, en tant que chef des armées, il donna le premier ordre d'attaquer l'Irak il y a six mois – le regard serain de quelqu'un tapi dans l'ombre, attendant son tour pour montrer à ceux qui s'opposaient à la guerre combien ils avaient tord dans leur assomption que Saddam n'avait pas d'armes de destruction massive.
Si l'histoire peut aider, le monde sait qu'au moins un homme a arboré la même attitude jusqu'à sa chute : Saddam Hussein. Au pouvoir, Saddam n'a non seulement fait subir à son peuple deux guerres et douze ans de restrictions, mais il a aussi échoué misérablement à montrer, sans équivoque, que son pays n'avait pas d'armes de destruction massive, menant peut-être à la troisième guerre qui lui fit perdre le pouvoir.
Même si la France et l'Allemagne ont essayé d'aider, Saddam a toujours ressemblé à quelqu'un qui avait quelque chose a cacher. Il aurait pu être vu en train de fumer le cigare, marchant et parlant comme un voyou controlant un quartier dangereux. Il a toujours fait preuve d'une infaillible confiance, même d'une arrogance, d'un homme dont les armées devaient anéantir l'invasion des Américains aux portes de Bagdad.
Mais il y a une différence minime entre fermeté et entêtement. Les propres convictions de Bush, semble-t-il, continuent à être inébranlables. Il fait toujours preuve de sérénité même si la réalité s'établit peu à peu.
Mi-juin, on a pensé que le projet de loi pour la guerre était inférieur au budget. La guerre a été courte en effet. L'information a été acceuilli avec encouragement et sifflement par la Maison Blanche et le Congrès. Et le président Bush semblait prêt pour une ré-élection facile à la Maison Blanche.
Le tableau aujourd'hui, toutefois, raconte une autre histoire : les cent mille troupes américaines à qui on avait promis de rentrer pour Noel resteront plus longtemps ; la guerre, officiellement terminée le 1er mai comme Bush l'avait déclaré, prend un tournant dramatique, et en moyenne, les forces américaines perdent un soldat par jour face à un ennemi de plus en plus hardi et sophistiqué ; le cout de la guerre, selon certaines estimations, dépasse le budget de 15 milliards de dollars ; et Bush en demande encore 87 milliards. Ca ressemble de plus en plus à Bush marchant sur des eaux maracageuses et sillonnant dans une gloire éternelle.
Selon Clark, Bush est arrivé aussi à faire un compromis sur ses propres plans pour combattre le terrorisme. Clark déclare que la guerre en Irak dissipe l'énorme effusion de bonne volonté et de sympathie que les Etats-Unis avaient recu en septembre 2001.
Pour un diplomatique occidental, « trop d'erreurs pour le premier mandat d'un président dont les parents ont vécu a la Maison Blanche pendant quatre ans .»
« Au plus chaud du désastre du 11 septembre, au moment ou on s'attendait à un vrai leadership et diplomatie, le président Bush s'enterra trop vite dans les instincts d'un faucon ayant dormi trop longtemps, et marginalisa même son entourage (lisez dirigants) » ajouta-t-il.
En faisant ainsi, Bush donna presque le baiser de la mort à des Nations Unies déjà diminuées et fit naufrager les carrières de beaucoup de ses proches alliés, au premier rang desquels, le belliqueux Tony Blair. Les choses peuvent changer et Kay peut trouver des armes ou du pétrole, mais à ce moment, Bush pourrait bien être à se reposer dans son ranch au Texas, passant le temps à signer des autographes aux vieilles admiratrices d'Eisenhower.
-- Mohamed Dourrachad
Journaliste, Abu Dhabi
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- Origine CERMAM
- http://www.cermam.org/fr/logs/analysis/bush_et_saddam_les_deux_faces/
- Publié le 9 septembre 2005
