Analyses
Egypte, l'armée contestée?
Pour le politologue Hasni Abidi, la passivité de l'armée reflète des divergences à sa tête. L’étoile de l’institution militaire pâlit avec celle de Moubarak.
Hasni Abidi est politologue et spécialiste du monde arabe. Il est directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam) à Genève.
L’armée est restée assez passive depuis qu’elle est intervenue le week-end dernier. Quel regard avez-vous ?
Il y a eu une évolution dans la position de l’armée égyptienne. On est passé d’une passivité à une neutralité négative. Jeudi, l’armée n’est pas intervenue quand il y avait des attaques. Depuis, les coups de fil passés entre Washington et le commandement de l’armée ont permis d’améliorer la sécurité des manifestants. Les appels entre les responsables américains - Barack Obama, Joe Biden et Robert Gates - et le vice-président Omar Souleiman et le Premier ministre Ahmed Chafik ont fait leur effet. Il y avait une volonté d’apaiser les choses. La visite surprise du ministre de la Défense Mohamed Hussein Tantaoui (Ndlr : il s’agit de la première visite d’un haut responsable égyptien) sur la place Tahrir au Caire va dans ce sens. Elle témoigne de la volonté de dire que le commandement militaire dirige bien l’armée et de la volonté américaine d’affirmer que l’armée n’est pas partie prenante dans le bras de fer entre le régime et la rue.
C’est ce que vous appelez une neutralité négative...
Oui. Mais l’armée aurait pu jouer ce rôle de régulateur du conflit bien avant. Il faut préciser aussi qu’une sortie de Hosni Moubarak dictée par la rue ou rythmée par les événements serait humiliante pour le président égyptien. Mais elle serait aussi humiliante pour l’armée. Cela entacherait son image et la gênerait dans le rôle qu’elle est appelée à jouer dans la transition.
L’attitude passive de l’armée est-elle le reflet de l’incertitude ambiante et d’une certaine indécision qui règne à sa tête ?
Absolument. Je pense qu’il n’y a pas qu’une ligne de conduite au sommet de l’armée. Le commandement militaire n’est pas très homogène. D’où l’insistance américaine pour obtenir un changement maintenant. Sur le plan interne, je crois que cette crise a mis en lumière certaines fissures au sein de l’institution, même si l’armée peut faire preuve d’un esprit de corps en cas de danger.
Sa passivité traduit-elle aussi son inexpérience dans les missions de maintien de l’ordre ?
Non seulement l’armée n’a pas l’habitude de faire du travail de police (donc le sale boulot) au plan national, mais elle n’a pas l’habitude d’être contestée. Depuis le roi Farouk II, elle a toujours été puissante. Et depuis la révolution, ce sont des militaires qui ont toujours présidé le pays. Aujourd’hui, pour la première fois depuis plus de cinquante ans, ce rôle est contesté par la rue. Donc, l’armée est elle-même contestée à travers Moubarak qui, bien que redevenu civil, incarne l’institution militaire.
Moubarak est-il capable de s’accrocher au pouvoir si l’armée ne le veut pas ?
Non, il ne le peut pas. Depuis la démission du gouvernement et la nomination d’Omar Souleiman à la vice-présidence et d’Ahmed Chafik comme Premier ministre (qui sont tous les deux des généraux), on a assisté à un véritable glissement du politique vers le militaire. L’armée est donc bien là. C’est un acteur majeur des événements actuels. En revanche, la capacité de résistance du système est beaucoup plus importante qu’en Tunisie, où le système se confondait avec Ben Ali. Ici, il y a des institutions. Le système peut prendre encore quelques coups, mais le risque est que l’on aille davantage vers l’effusion de sang et aussi que l’on fâche les principaux bailleurs de fonds que sont les Américains.
Mais dès le moment où l’armée sentira que le système politique est en jeu parce que le rapport de force est en faveur de la rue, je crois qu’elle n’hésitera pas à prier M. Moubarak de prendre le chemin de la sortie. Donc, elle sacrifiera l’homme pour sauvegarder le système. Le tout étant de trouver une sortie élégante pour Moubarak. Soit une vacance de pouvoir. Soit un retrait au profit de son vice-président comme la Constitution le prévoit, un scénario qui a les faveurs des Frères musulmans. Je pense que Moubarak est arrivé aussi à cette conclusion, mais le scénario tunisien le hante.
Comment voyez-vous la transition ?
La transition serait assurée par un gouvernement composé d’hommes apolitiques, des technocrates, afin de préparer des élections présidentielles et législatives. Mais à l’heure actuelle, seuls les Frères musulmans ont une capacité de mobilisation réelle, qui peut vraiment changer la donne. Il est donc très important de veiller à ce que cette période de transition soit assez longue et bien encadrée pour permettre l’émergence d’autres forces politiques et d’autres figures. Mais seul un homme issu des urnes pourrait être le prochain président. En revanche, pour la transition, la présidence pourrait être assurée par le vice-président ou le président de la Cour constitutionnelle.
-- Vincent Braun
05/02/2011. La Libre Belgi
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- Origine CERMAM
- http://www.cermam.org/fr/logs/analysis/egypte_larmee_contestee/
- Publié le 6 février 2011
