Analyses
La Libye et l'affaire Lockerbie: une justice à la carte!
Mais, où est-elle passée cette Jamahiriya libyenne ? Depuis les attentats terroristes du 11 septembre et la guerre contre le régime de Saddam Hussein, aucune réaction émanant d'un pays jadis clamant haut et fort sa solidarité avec tous les damnés de la terre, affichant publiquement son soutien à toutes les causes nationalistes allant de l'organisation IRA au mouvement zapatiste. Le réalisme politique est-il de retour en Libye, ou la peur d'être une prochaine cible des Etats-Unis ? Au vu de la feuille de route des faucons de l'administration Bush, Tripoli a vraiment de quoi s'inquiéter.
Jamais un Etat n'a été entouré de tant de mystères autant que l'a été la Jamahiriya libyenne. Le Régime de Tripoli entretient, non seulement une ambiguïté dans sa gestion des affaires, mais il interdit la moindre mise en question de son règne. Depuis son arrivée au pouvoir, au lendemain du coup d'Etat du 1er septembre 1969, le régime libyen ne cesse de montrer ses limites sur les plans politique, économique et social. Mouamar Kadhafi, devenu, par l'usure du pouvoir, le doyen et l'inamovible des chefs d'Etat arabes et africains, s'accommode tant bien que mal des mutations qui secouent la scène internationale depuis plus d'une décennie. Observateurs et journalistes se confrontent à un mur dès qu'il s'agit de lire le système politique libyen. Cette opacité ne peut que confronter les soupçons et les inquiétudes de la communauté internationale quant à l'évolution interne et la politique étrangère de la Libye. La frénésie unioniste de Kadhafi est sans aucune mesure : en moins de vingt ans, il a proposé plus de neuf projet d'intégration ou d'union tantôt avec des partenaires arabes, tantôt avec ses voisins africains. Mais, aucune initiative n'a pu aboutir. Qui veut s'allier à un Colonel non recommandable ? Déçu par certains Etats arabes, Kadhafi a abandonné son grand rêve d'unité arabe et s'est tourné vers un continent africain solidaire pendant les années grises de l'embargo en lui promettant un projet ambitieux : la constitution des “ Etats-Unis d'Afrique ”, devenu “ Union africaine ”. Dans ses derniers discours, le leader libyen affirme que le fusil n'a plus sa raison d'être et qu'il doit être rangé au profil de la plume. Une manière de se démarquer de l'étiquette du terrorisme international collée à son régime depuis des années. Bien que les recettes de pétrole soient en hausse – plus de 10 milliards de dollars par an pour seulement cinq millions d'habitants-, l'économie libyenne est en panne : baisse du pouvoir d'achat, un taux de chômage jamais égalisé qui atteint 30% et une gestion désastreuse des ressources publiques. Bref, une vraie désillusion pour les adeptes de la fameuse troisième voie promise dans le Livre vert, une œuvre de Kadhafi abandonnée aux archives de l'histoire.
Avec un certain succès, le régime libyen a pu résister aux secousses internes et aux pressions internationales grâce à un jeu d'équilibre entre les forces politiques, tribales et militaires du pays. Kadhafi joue habilement le rôle de balancier depuis plus de trente ans. Mais contrairement à certaines prévisions, la stabilité de la Libye est intiment liée à un seul homme : Kadhafi. Son absence signifie non seulement un vide du pouvoir mais aussi une Libye incertaine voire trouble. Force est de constater qu'en l'absence d'un seul centre du pouvoir, l'équilibre entre les nouveaux et les anciens tenants du régime risque de se briser. Le retour progressif de la Libye sur la scène internationale facilité par sa médiation dans les Otages de l'Ile de Golo et l'affaire des otages du Sahara permettrait l'émergence de nouveaux acteurs avec de nouvelles perceptions de la politique étrangère en repture avec la ligne tracée par le leader libyen et le carré de septembre 1969.
Le régime de Tripoli a réussi a se libérer partiellement de l'affaire Lockerbie en livrant deux agent libyens à un tribunal écossais. Aujourd'hui la Libye paie le prix fort afin de remplir les conditions exigées par les familles des victimes américaines et britanniques. Au delà de la querelle pécuniaire entre les Etats, ce règlement une honte dans les l'histoire des droits de l'Homme. Ce dénouement est un soulagement pour certains, certes, mais ô combien une régression dans la lutte des droits de l'homme. L'issue de cette crise témoigne de l'égoïsme occidental qui fait ainsi l'impasse sur les vrais problèmes de la Libye et se focalise sur les montants à verser ! Comment innocenter un Etat qui bafoue quotidiennement les droits les plus élémentaires des Libyens contre une poignée de dollars ? Si les victimes de l'attentat de Lockerbie ont trouvé des avocats et leurs gouvernements pour que justice soit faite, a-t-on pensé aux victimes libyennes et les militants politiques qui croupirent dans les prisons depuis plus de vingt ans ? Comment croire au nouveau Proche Orient pacifique, prospère et démocratique promis par le Président Bush quand son pays accepte de blanchir le régime libyen parce que ce dernier accepte de payer ?
La Libye ne peut se permettre de rester en marge de la société internationale. Une refonte de ses relations avec l'occident est indispensable si elle veut sortir de son isolement et préserver un système politique essoufflé. Mais son retour dans la légalité n'est pas un contrat commercial. Il exige une remise en question sur le plan interne. Adopter une transparence totale, nouer des relations objectives et sincères avec ses voisins africains, associer l'opposition et tous les courants politiques à la gestion des affaires de l'Etat, renouveler l'élite politique, jeter les bases d'une culture démocratique, respecter des droits de l'homme, abandonner une économie dogmatique et consolider la classe moyenne sont des conditions nécessaires à une relance de la société libyenne. Il est temps pour que la Jamahiriya pense à une transition de l'Etat opposant à l'échelle mondiale à un Etat normal lassé d'être traité de voyou.
-- Hasni Abidi. Politologue.
Directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen, CERMAM, Genève
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- http://www.cermam.org/fr/logs/analysis/la_libye_et_laffaire_lockerbie/
- Publié le 9 septembre 2005
