Lettre du Cermam

Analyses

Retour de l’Iran sur la scène internationale, une déconvenue saoudienne?

Lara AL RAISI
Doctorante et Chercheur en relations internationales de l’Université Mohammed V de Rabat.
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Introduction

Depuis la manifestation de leur rivalité, en 1979, et malgré les nombreuses difficultés rencontrées dans sa volonté d’affaiblir l’Iran au niveau régional, le royaume était conforté et rassuré. D’une part, le parapluie américain permet au royaume saoudien d’assurer sa sécurité et d’être protégé de toutes invasions ou menaces sur son territoire. D’autre part, l’isolationnisme iranien, qui résultait de sa politique étrangère hostile vis-à-vis de l’Occident et des pays arabes du Golfe, mettait l’Iran en marge de la communauté internationale et était même perçu comme la source des maux du Moyen-Orient.

Toutefois le changement de la politique étrangère iranienne a provoqué une conjoncture critique pour l’Arabie Saoudite. La République islamique d’Iran a signé un accord historique avec l’Occident sur la finalité de son programme nucléaire. Ceci a provoqué une intensification de l’opposition entre l’Iran et l’Arabie Saoudite. Cette dernière perçoit la nouvelle stratégie iranienne d’ouverture comme un complot à son encontre. La politique hostile de l’ancien Président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, et l’ambiguïté de l’Iran sur la finalité de son programme nucléaire, ont mené le pays à un isolationnisme régional et international. Situation rassurante pour l’Arabie Saoudite qui estimait la communauté internationale de son côté et contre l’Iran.

Rouhani ou l'autre visage

La montée au pouvoir d’un Président modéré, Hassan Rohani, lors des dernières élections présidentielles iraniennes, a changé la donne. L’Iran s’est ouvert aux négociations sur son programme nucléaire avec l’ensemble des puissances mondiales. Ce changement a eu des répercussions sur le cours des événements dans la région. Désormais, après plus de 30 ans de conflits et de rupture, les Etats-Unis et l’Iran se sont rapprochés et une nouvelle phase des relations irano-américaines a commencé.
A partir de là, l’équation a changé et l’Arabie Saoudite s’est sentie menacée. La conclusion de l’accord sur le nucléaire, mettant en avant la volonté de l’Iran de se réaffirmer au niveau régional et international, a créé une conjoncture critique pour l’Arabie Saoudite. Cet accord place l’Arabie Saoudite dans une situation délicate.

L’Iran entretenait des relations tumultueuses avec l’Occident, dues à plusieurs accusations, dont principalement:

• Le développement d’un programme nucléaire avec une finalité militaire : de nombreux faits ont laissé penser que l’Iran poursuivait un programme nucléaire militaire. Etant un pays signataire du TNP, l’Iran s’est engagé à ne développer qu’un programme nucléaire civil .
• Le développement d’un arsenal balistique : En théorie, en développant ce genre d’arsenal, l’Iran ne viole aucune disposition du droit international de contrôle des armements. C’est uniquement la portée des missiles développés par l’Iran qui est une source d’inquiétudes. En effet, avec ses missiles, les Etats du Golfe et Israël peuvent être atteints.
• La détention d’armes chimiques : L’Iran est membre des pays signataires du traité interdisant la recherche, la production, le stockage et l’exportation de cette catégorie d’armes. Les soupçons américains ne sont pas fondés sur la réalité de l’existence d’un programme chimique militaire iranien.
Ces accusations le mettaient au ban de la communauté internationale et dans la ligne de mire de plusieurs résolutions du Conseil de Sécurité de l’ONU.

Un Iran nucléarisé

La République iranienne est ainsi devenue « l’ennemi » de l’Occident. Or, certaines conjonctures, liées à la montée d’un président modéré en Iran et la gravité de la situation au Moyen-Orient, ont fait que des négociations avec ce pays étaient devenues primordiales.
Après le piétinement de nombreuses discussions à ce sujet, un cycle de négociations sur le programme nucléaire a été relancé regroupant les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et l’Allemagne, nommé le groupe des 5+1. Bénéficiant d’un nouveau climat d’ouverture avec la nouvelle équipe au pouvoir, un accord provisoire a été signé, fin novembre 2013, à Genève, par ce document, le programme nucléaire iranien était gelé, en attendant un accord définitif. Ce dernier a été signé à Vienne, le 15 juillet 2015.

L’accord sur le programme nucléaire iranien conclu entre l’Iran et le groupe 5+1, entériné par la résolution 2231 du Conseil de Sécurité, permet à l’Iran de bénéficier d’une nouvelle ouverture régionale et même mondiale En effet, si le groupe des 5+1 est rassuré par la nouvelle politique conciliante de l’Iran, celui-ci considère la conclusion de cet accord comme une opportunité pour sortir de son isolement et retrouver une place « reconnue » au niveau régional et mondial. L’accord offre, ainsi, à l’Iran une véritable possibilité de retour sur la scène internationale. Il redonne à sa diplomatie une marge de manœuvre importante qu’elle avait perdue depuis la Révolution islamique.

Par ailleurs, l’Iran voit en la mise en application de l’accord une occasion de relancer son économie, durement affaiblie par les multiples sanctions. La République annonce qu’une nouvelle page des relations économiques entre l’Iran et le reste du monde a été ouverte avec la levée des sanctions. En outre, pour la première fois, depuis la Révolution islamique iranienne de 1979, les relations irano-américaines ont connu un rapprochement. Les Etats-Unis considèrent désormais l’Iran comme un partenaire avec qui une coopération pourrait être possible.

Il faut aussi souligner que, dans ce nouveau contexte, la coopération peut être mise à profit pour le règlement des conflits régionaux, mais peut également donner aux conservateurs iraniens, de nouvelles possibilités d’exploiter les nombreuses lignes de fractures qui divisent la région .
L’aboutissement de cet accord, qui met en avant un assouplissement iranien, a permis à l’Iran de retrouver une place prédominante dans la région. L’Iran est devenu un acteur indispensable dans la résolution des grandes crises que connaît le Moyen-Orient. Pourtant, le dossier nucléaire faisait partie des nombreux autres éléments menant à l’hostilité qui marquait les relations entre l’Iran et l’Occident. Le différend ne portait pas uniquement sur les finalités du programme nucléaire mais s’appuyait également sur les positions et les agissements de l’Iran révolutionnaire, dont notamment : l’exportation de la révolution, la prise d’otages des diplomates américains, le soutien à la création du Hezbollah.
Toutefois, cet élément a acquis une prépondérance par rapport aux autres dans la mesure où il a rencontré un consensus unanime au niveau international. Nous pouvons prétendre que l’aboutissement de cette entente sur le programme nucléaire a permis à l’Iran d’avoir mûri un long processus qui lui a assuré de retrouver la confiance des puissances mondiales.

Rassurer Riyadh

Le royaume saoudien a soutenu officiellement l’accord sur le nucléaire mais seulement après avoir reçu des assurances sur sa propre sécurité de la part des Etats-Unis. L’Arabie Saoudite a manifesté son soutien pour accepter de s’aligner sur les positions de la communauté internationale et, non pas, par conviction. Il n’en demeure pas moins que le royaume manifeste une grande méfiance par rapport à la nouvelle position que prétend avoir l’Iran dans la région.
En effet, l’Arabie Saoudite a critiqué la conclusion de l’accord et considère le rapprochement qui s’est opéré entre l’Iran et les partenaires occidentaux comme une menace pour sa sécurité. L’Iran étant libéré de la conflictualité de ses relations avec l’Occident, l’Etat saoudien craint un retour en force de l’Iran dans la région. Autrement dit, l’Iran n’est plus un Etat isolé mais il est devenu un partenaire de taille pour les puissances occidentales. Si auparavant, l’Arabie Saoudite comptait sur la « mauvaise réputation » de l’Iran pour bénéficier du soutien et d’un partenariat avec les puissances occidentales, le nouvel accord brise ce monopole.
Par ailleurs, et sur le plan économique, cet accord a permis, a posteriori, la levée des sanctions économiques et financières dont l’Iran faisait l’objet. Il n’en demeurera pas moins que les restrictions liées aux activités nucléaires et l’achat de matériels sensibles perdureront. Ainsi, la fin de l’embargo économique sur l’Iran permettra à l’Iran de récupérer une manne financière conséquente avec le déblocage de l’argent sur des comptes détenus à l’étranger et sera également un pays convoité par plusieurs investisseurs. L’Arabie Saoudite, comme Israël, craint que l’Iran utilise cet argent pour alimenter encore plus les groupes qu’il soutient dans les différents pays de la région. En effet, cet argent pourrait permettre à l’Iran de s’implanter encore plus en Irak, en Syrie et au Liban et lui procurera de plus une position de puissance. Les pays sunnites, à leur tête l’Arabie Saoudite, sont persuadés que l’Iran mettra à profit sa nouvelle puissance, économique comme politique, pour augmenter ses ingérences dans la région.


Sale temps pour Riyadh

Cette situation de rapprochement entre l’Iran et l’Occident, principalement les Etats-Unis, représente une conjoncture critique pour l’Arabie Saoudite. Pourtant, bien que les Etats-Unis ne comptent pas lâcher leur alliance avec le royaume Saoudien, ce dernier repense cette alliance à long terme en fonction de la nouvelle situation. Le partenariat irano-américain met l’Arabie Saoudite en état de difficulté. Son principal allié, qui assurait sa sécurité et qui lui accordait un dynamisme international et du prestige, est dorénavant prêt à considérer son principal ennemi d’hier comme un potentiel partenaire. Si à l’époque du Shah, cette situation ne posait pas problème aux Saoudiens, ce n’est plus le cas actuellement, du fait que l’Iran révolutionnaire chiite est en guerre froide avec l’Arabie Saoudite wahhabite. Ce rééquilibrage n’est plus en faveur de l’Arabie Saoudite dans sa volonté de représenter la première puissance du Moyen-Orient.
L’Arabie Saoudite s’est alors lancée, avec la nouvelle équipe qui est au pouvoir, dans une série de mesures. Sous la houlette du Roi Salman, le royaume Wahhabite tente de s’émanciper du parapluie sécuritaire américain, en réunissant une coalition arabe sunnite pour intervenir au Yémen, sans même consulter les Etats-Unis. Le royaume Saoudien tente de prouver qu’il est capable d’être à la tête d’une armée qui réunit ses alliés arabes pour assurer sa sécurité et défendre ses intérêts.


Guerre de provocation

Dans un autre contexte, l’Arabie Saoudite s’est engagée dans une guerre de provocation. Celle-ci débute par une guerre verbale où l’Iran est tenu pour responsable du chaos et de l’instabilité que connaît le Moyen-Orient. Or, cette provocation prend de l’ampleur au moment où l’Arabie Saoudite exécute une figure chiite saoudienne, le Cheikh Nimr baqer al-Nimr. A travers ce geste, l’Arabie Saoudite tente d’adresser un message au reste du monde et, surtout, à l’Iran pour démontrer qu’elle n’est plus en mesure de tolérer de l’instabilité au sein de son royaume. Il faut rappeler que cette figure chiite avait appelé à la mise en place d’élections libres en Arabie Saoudite pour encourager la création d’un territoire chiite dans la région de Hassa. Le royaume, par cet acte, vise à assurer qu’il est capable de gérer ses problèmes internes lui-même pour ainsi confirmer sa position de leader des sunnites dans le monde. Dans ce sens, l’Arabie Saoudite a été capable d’entraîner la rupture des relations entre l’Iran est des Etats arabes comme le Bahreïn et le Soudan, Etats qui ont besoin de s’abriter derrière le leadership saoudien. On assiste, donc, à une nouvelle Arabie Saoudite avec un aspect tactique, n’hésitant pas à utiliser des moyens de pression et une diplomatie d’influence.


Conclusion

En définitive, l’Iran et ses alliés se réjouissent de la nouvelle position stratégique, aux niveaux régional et mondial, et mettent l’Arabie Saoudite devant une situation de crainte qui la pousse à se prémunir et à vouloir s’adapter à la nouvelle condition. Or, cette dernière ne représente nullement la détente mais au contraire une aggravation et un fossé encore plus profond entre chiites et sunnites.


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  • Publié le 1 décembre 2016