Le Dossier
Droits de l'homme en Égypte : quel rôle pour l'Europe ?
Le 17 janvier dernier, le Parlement européen a adopté par une majorité de 52 voix et 7 abstentions (59 députés étaient présents sur 784) une résolution critiquant la situation des droits de l'homme en Égypte. Cette résolution a été ressentie au Caire comme un coup de semonce. "C'est une ingérence dans les affaires internes de l'Égypte que nous n'acceptons pas" . Le ministre égyptien des Affaires étrangères égyptien Ahmed Abu el Gheit a ainsi déclaré : "L'Égypte rejette totalement les tentatives de ceux qui se croient autorisés à enquêter sur les droits de l'homme dans notre pays".
Nadine H. Abdalla. Politologue. Doctorante à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble
Hasni Abidi. Directeur du CERMAM-Genève. Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen
Le 17 janvier dernier, le Parlement européen a adopté par une majorité de 52 voix et 7 abstentions (59 députés étaient présents sur 784) une résolution critiquant la situation des droits de l'homme en Égypte. Cette résolution a été ressentie au Caire comme un coup de semonce. "C'est une ingérence dans les affaires internes de l'Égypte que nous n'acceptons pas" . Le ministre égyptien des Affaires étrangères égyptien Ahmed Abu el Gheit a ainsi déclaré : "L'Égypte rejette totalement les tentatives de ceux qui se croient autorisés à enquêter sur les droits de l'homme dans notre pays". Et d'ajouter : "L'Égypte n'a de leçon à recevoir de personne, en particulier si ceux qui les donnent se montrent arrogants et ignorants". Le gouvernement égyptien a riposté en convoquant les ambassadeurs des 27 pays de l'Union européenne et en annonçant qu'il ne participerait pas à une réunion euro-méditerranéenne la semaine suivante à Bruxelles. Il a annulé en outre une réunion bilatérale avec une délégation de la Commission européenne qui devait avoir lieu au Caire dans le cadre du récent accord de voisinage avec l'UE.
Comment expliquer une réaction aussi disproportionnée de l'Égypte à une résolution sans aucun effet juridique ni réel ? En fait, cette réaction s'inscrit directement dans la politique du régime qui consiste à hausser le ton ou à opposer un refus cassant dès qu'il s'agit de réformes réelles ou de manquements graves aux droits de l'homme en Égypte (la torture par exemple) tout en employant un certain nombre d'arguments éprouvés.
Le Caire évoque souvent l'ingérence extérieure, la souveraineté nationale et la nécessaire appropriation du processus de réforme par les nations concernées. Ce concept d'appropriation, très en faveur auprès des milieux dirigeants et aussi populaires, est devenue le leitmotiv de la plupart des interventions diplomatiques et politiques égyptiennes. Le pouvoir n'hésite pas non plus à parler de "la détérioration de la situation des minorités musulmanes dans les pays européens et celle des détenus de Guantanamo". Un refrain classique repris par tous les États arabes. Enfin, l'Égypte ne cesse de mettre en avant son importance stratégique et son rôle dans le processus de paix israélo-palestinien (rôle pourtant en déclin au profit d'autres acteurs régionaux tels que l'Arabie saoudite), comme levier contre toutes pressions extérieures.
La réaction disproportionnée du Caire – le ministre des Affaires étrangères est allé jusqu'à menacer de rompre les relations diplomatiques avec l'Union Européenne – fait naître deux hypothèses : 1) Le gouvernement égyptien ayant des intérêts économiques et commerciaux importants avec l'UE, il a craint que cette résolution n'ait un impact négatif sur les gouvernements de l'Union, d'où cette susceptibilité . 2) Le gouvernement égyptien, bien qu'ayant des intérêts économiques et politiques avec l'UE, est parfaitement assuré que cette dernière, tient à préserver ses intérêts stratégiques en Égypte. La réaction exagérée a donc pour but d'établir désormais une ligne rouge face à toute velléité européenne de mettre la question des droits de l'homme au cœur du dialogue, voire d'en faire une condition.

A nos yeux, c'est la deuxième hypothèse qui est la bonne. Elle relève en effet de la tactique employée vis-à-vis des pressions extérieures en général et de l'UE en particulier. Cette tactique a déjà été employée lors de la ratification par l'Égypte du plan d'action établi dans le cadre de la politique de voisinage européenne. Malgré tous les avantages que pourrait lui apporter la ratification de ce plan d'action, le Caire refuse de le faire tant qu'une obligation d'aborder la question des droits de l'homme avec l'UE y est inscrite. L'argument étant toujours que les droits humains sont une affaire intérieure qui ne doit pas être sujette à discussion. Tout au plus le régime en place laissera-t-il passer des mini-réformes de façade sans guère se démocratiser ni changer les rapports de force en son sein.
Ainsi, le gouvernement égyptien a su mettre l'UE face à un jeu à somme nulle : ou bien les Européens insistent pour faire ratifier un plan d'action plus au moins strict en matière de réforme politique et de droits de l'homme, au risque de voir échouer des négociations déjà très longues et très difficiles avec un pays d'une importance stratégique certaine, ou bien accepter de ratifier le plan d'action tel quel au risque de voir diminuer leur crédibilité en tant que promoteurs des droits de l'homme. L'UE a sans doute choisi la deuxième option car, pour elle, perdre en partie sa crédibilité en matière de droits de l'homme est préférable à la perte de toute la crédibilité de sa nouvelle politique de voisinage, ce qui risque d'arriver si l'Égypte n'en fait pas partie. Celle-ci, qui a parfaitement compris qu'elle n'était pas en situation de faiblesse face à une UE ayant déjà cédé à ses demandes, n'a pas hésité, cette fois-ci, à tirer à boulets rouges sur la résolution du Parlement européen. Notre idée semble confirmée par la déclaration de l'ambassadeur d'Allemagne en Égypte : "Cet orage que traversent les relations euro-égyptiennes va certainement se calmer, l'importance de l'Égypte pour l'UE l'exige en fait".
Sans aucun doute, le régime en place a su détourner à son profit le débat qui s'est ouvert en Égypte sur la résolution du parlement européen en utilisant un argument qui a la faveur de nombreux milieux dans le pays : cette résolution aurait été prise à cause des pressions exercées par le lobby juif au sein du Parlement européen. Argument étayé par la fait que la résolution litigieuse évoque l'importance d'intensifier la lutte contre la contrebande utilisant des tunnels débouchant sur la bande de Gaza, un sujet sur lequel Israël reproche à l'Égypte de ne pas faire assez d'efforts. Le chef de la diplomatie égyptienne a donc prétendu qu'Israël s'était servi de cette résolution pour distraire l'attention de la communauté internationale des exactions commises par l'État hébreu . Une idée qui mérite d'être révisée car, d'une part, le lobby juif n'est pas si puissant au Parlement européen et d'autre part, il n'y a aucune raison de choisir l'Égypte pour détourner l'attention, beaucoup d'autres pays pouvant très bien se prêter à la critique dans le domaine des droits de l'homme. En outre la résolution européenne ne manquait pas de féliciter l'Égypte pour les efforts qu'elle avait déjà réalisé pour protéger sa frontière avec Gaza.

Les délibérations du Parlement européen critiquant la situation des droits de l'homme en Égypte ne devraient pourtant pas surprendre en tant que telles. Comme le disent certains diplomates en poste au Caire, le Parlement européen avait déjà adopté des résolutions condamnant les violations des droits humains au Congo, au Tibet, au Cachemire, en Birmanie, au Sahara occidental et en Tunisie. Par contre, le moment où cette résolution a été adoptée, juste après la décision du Congrès des États-Unis de conditionner la fourniture de 100 millions de dollars d'aide à l'Égypte à la réalisation de progrès dans le domaine des droits de l'homme, révèle certaines réalités. Premièrement, les problèmes des droits humains ne peuvent plus être considérés comme des questions intérieures (comme le prétend le régime égyptien) dans un monde de plus en plus ouvert à la mondialisation. Deuxièmement, l'importance stratégique de l'Égypte qui lui sert de levier contre les pressions extérieures, attire sur elle, en revanche, l'attention des organes législatifs extra-gouvernementaux des pays ou des régimes ayant des relations stratégiques avec l'Égypte, surtout quand il s'agit des violations des droits de l'homme, une question désormais internationalisée.
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- Origine CERMAM
- http://www.cermam.org/fr/logs/dossier/droits_de_lhomme_en_egypte_que_1/
- Publié le 18 février 2008
