Le Dossier
Elections iraniennes : une victoire à hauts risques
Vendredi 12 juin a eu lieu le premier tour de l’élection présidentielle iranienne. Rarement une élection en Iran aura autant passionné l’opinion publique occidentale. Cet intérêt soudain est lié à la question nucléaire dans le pays, mais également à la forte personnalité du président sortant.1 Les propos tenus par Mahmoud Ahmadinejad lors de la Conférence de Durban II à Genève n’ont laissé personne indifférent. Les pays occidentaux veulent croire que ce pays peut se comporter comme une démocratie en organisant des élections libres et non pas comme une dictature. Différents éléments ont laissé penser qu’une élection démocratique était possible : des débats télévisés entre les candidats ont eu lieu et les épouses des candidats sont entrées dans la campagne. Mahmoud Ahmadinejad a cependant été réélu avec 62 % des voix. Il a donc facilement battu les trois autres candidats.
Les Iraniens se sont déplacés en masse aux urnes, le taux de participation record s’élève à plus 80 % des électeurs. Il est cependant possible que certaines personnes aient voté plus d’une fois et que toutes les voix n’aient pas été comptées. Dès l’annonce des résultats, les partisans de son principal rival, Mir Hossein Moussavi, sont descendus dans la rue pour exprimer leur mécontentement face à ce résultat qui leur paraît erroné.

Choix des candidats partial.
Entre le 5 et le 9 mai, 475 personnes, dont 42 femmes, se sont enregistrées comme candidats potentiels à l’élection à la présidence iranienne. Ce sont majoritairement des fonctionnaires ou des enseignants. Le Conseil des Gardiens, formé de douze membres, dont six religieux choisis par le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, et six juristes, examine ensuite ces candidatures pour déclarer qui est autorisé à se présenter au scrutin. Lors de l’élection précédente, en 2005, le Conseil avait déclaré huit personnes candidates sur les 1014 qui s’étaient présentées. Selon la constitution iranienne, un candidat doit « avoir au moins 18 ans, être de nationalité iranienne, avoir une expérience professionnelle et s'engager à respecter les principes de la République islamique »2. Selon la loi donc, n’importe quel Iranien peut être candidat. Mais le Conseil des Gardiens a un rôle de filtre, ne retenant finalement que « les candidats faisant partie des « personnalités religieuses et politiques », et étant « fidèles aux principes de la République islamique et adeptes de la religion officielle du pays », c'est-à-dire l'islam chiite »3. Les personnes appartenant aux différentes minorités religieuses du pays, tels que les sunnites, les chrétiens ou les juifs, bien qu’officiellement reconnus par l’Etat, ne peuvent pas être acceptés comme candidats.
Le Conseil des Gardien a donc approuvé uniquement quatre candidatures pour cette élection. Ce sont celles du président sortant Mahmoud Ahmadinejad, de Mir Hossein Moussavi, ex-Premier ministre conservateur soutenu par les réformateurs et par l'ancien président réformateur Mohammad Khatami, de Mehdi Karoubi, réformateur et ex-président du Parlement et de Mehsen Rezaie, ancien chef de l’armée idéologique du régime, les Gardiens de la révolution.4 Aucune candidature féminine n’a été retenue.
Quant à l’ayatollah Ali Khamenei, bien qu’il se soit engagé à ne donner son soutien publiquement à aucun des quatre candidats, il semble préférer le président sortant, Ahmadinejad. Le 12 mai, il a décrit le candidat idéal pour ce poste. Cette description ressemblait parfaitement à l’image que le président tente de donner de lui-même.
Le pays semblait assez divisé avant cette élection. Si les campagnes soutenaient le président sortant, qui représente avant tout les valeurs de la terre et de l’islam, les villes semblaient plutôt suivre Moussavi, le candidat plus modéré. Il est surtout le candidat favori des femmes et des jeunes. Le scénario attendu était donc la tenue d’un second tour pour départager ces deux candidats et non pas une élection au premier tour déjà du président sortant.5 C’est pourquoi Mir Hossein Moussavi et ses partisans contestent vivement le résultat de vendredi et dénoncent une manipulation.
Une communication difficile.
Dès l’annonce des résultats, les partisans des autres candidats et en particulier ceux de Moussavi sont descendus dans la rue pour y exprimer leur mécontentement. Des électeurs qui avaient jusqu’alors refusé de voter dans ce régime islamique, se sentent bafoués et trompés par ce résultat qu’ils jugent truqué.6 Ils ont défilé pacifiquement pour certains, comme le demandait le candidat malheureux ou ont lancé des cailloux contre les forces de l’ordre et mis le feu à des poubelles et des voitures pour d’autres. Les affrontements avec la police se transforment d’ailleurs rapidement en émeutes. De nombreux manifestants ont été arrêtés. Rapidement, le réseau de téléphonie mobile a été coupé pour empêcher les manifestants de communiquer entre eux trop facilement et un grand nombre de journalistes étrangers ont reçu l’interdiction de descendre dans la rue pour y faire leur travail et ont été priés de quitter le pays.
Le site de microblogging, Twitter, est alors devenu un moyen de communication efficace pour les contestataires. C’est également une bonne plateforme pour transmettre des vidéos et des photos, témoins de la volence de la répression, dans ce pays que la plupart des journalistes étrangers ont été forcés de quitter. Les autorités peuvent censurer les journaux et bloquer l’accès aux sites internet des opposants, mais pas à Twitter qui reste accessible par différents canaux.7
Des manifestations populaires.
Lundi 15 juin, malgré l’interdiction, une marche pacifique, à laquelle entre 600 000 et un million de personnes ont participé, a été organisée dans les rues de la capitale iranienne. Les manifestants demandent la tenue d’une nouvelle élection. La foule hétérogène était composée aussi bien de mères de famille, d’employés sortis de leurs bureaux, d’ingénieurs, de médecins, de commerçants, d’anciens soldats, d’étudiants, de grands-parents, de jeunes couples.8 Malgré la vague d’arrestation, le mouvement ne faiblit pas. Le pouvoir en place parle d’une théorie de complot venu de l’étranger pour disqualifier la contestation intérieure d’une partie de la population. Il donne une responsabilité à Londres, Washington et Israël dans ces affrontements. Sadeq Mahsouli, le ministre de l’Intérieur a affirmé : « la plupart des émeutiers étaient en contact avec l'Amérique, la CIA et les hypocrites [surnom de l'organisation d'opposition armée des Moudjahidin du peuple ndlr] ».9
Le 20 juin, lors des affrontements entre policiers et « terroristes » dans le cadre des manifestations, treize personnes ont été tuées parmi lesquels se trouvait Neda, une jeune fille dont l’agonie filmée par un téléphone portable a fait le tour du monde, 150 ont été blessés et 457 personnes ont été arrêtées. Des sources proches du camp réformateur signalent que 32 journalistes et 240 personnalités ont été également arrêtés.10
Puis face au grand nombre de policiers déployés, les manifestants sont devenus moins nombreux dans la rue. Manifester est devenu trop dangereux. « Aller à un rassemblement dans la rue est désormais un suicide. La ville est entièrement quadrillée »11. De plus, de nombreux partisans, parmi les plus influents ont été arrêtés, comme les journalistes écrivant pour les journaux modérés.12 Les candidats malheureux, Mir Hossein Moussavi et Karoubi continent cependant la bataille légale et essaient d’obtenir un nouveau scrutin.
Mais, le 29 juin, suite au recomptage de 10 % des voix choisies « au hasard », dans le but de mettre un terme aux accusations de fraude, le président Mahmoud Ahmadinejad a été officiellement déclaré vainqueur.13
Des irrégularités signalées.
De nombreuses irrégularités ont été signalées par les contestataires. La large victoire obtenue par le président sortant ne correspond pas aux calculs prévisionnels effectués précédemment et aux déclarations faites par les électeurs au sortir des urnes. Le doute est lié aux différences importantes entre les candidats. Moussavi n’aurait obtenu que 34 % des voix et les deux autres candidats se partageraient seulement 2 % des suffrages.14
Il semble que ces résultats étaient prévus. « Le bouclage des organisations politiques iraniennes dès l'annonce des résultats, les arrestations, les démonstrations de force des services sécuritaires, y compris en province, la mise en place de dispositifs isolant le ministère de l'Intérieur, la fermeture de sites, l'interruption de YouTube... montrent que le pouvoir avait anticipé de vives réactions devant des résultats peu crédibles. Déclarer, avant la fin du dépouillement, que Mahmoud Ahmadinejad avait gagné avec plus de 62 % des voix sur son rival Hossein Moussavi atteste que le sort des urnes était fixé par avance. En félicitant le vainqueur avant la validation du scrutin par le Conseil des gardiens, le guide Khamenei a précipitamment couvert l'opération de son autorité religieuse. Bien des symptômes indiquent une opération planifiée de longue date : un « coup » d'Etat, car il s'agit bien d'une confiscation du pouvoir ».15
Le rapport de l’organisation anglaise Chatham House fait également état de différentes irrégularités. Il signale que deux provinces, Mazandaran et Yazd, ont eu un taux de participation de plus de 100 %. Il y a donc eu plus de suffrages, dans ces deux provinces, que d’électeurs légitimes. De plus, Ahmadinejad a obtenu, 13 millions de voix en plus des 11,5 millions d’électeurs qui avaient déjà voté pour lui en 2005. Ces votes peuvent provenir de trois sources : des personnes qui n’avaient pas voté en 2005, de celles qui avaient voté pour le centriste Rafsanjani ou de celles qui avaient voté pour les réformateurs. Le chiffre semble cependant énorme.16
Eugénie Bron
Assistante de recherche
1. Association France Palestine Solidarité, URL : http://www.france-palestine.org/article12036.html, consulté le 16 juin 2009.
2. 24 Heures, URL : http://www.24heures.ch/depeches/monde/iran-475-candidats-potentiels-election-presidentielle-enregistres, consulté le 16 juin 2009.
3. Iran: quatre candidats approuvés pour la présidentielle dont Ahmadinejad, URL : http://www.google.com/hostednews/afp/article/ALeqM5gK2EDWXfKWUk5ldeR2pg91s6BdVw, consulté le 16 juin 2009.
4. Idem.
5. Minoui, Delphine, « Coupé en deux, l’Iran vote », http://www.letemps.ch/Page/Uuid/49cb7f18-56c7-11de-b3ee-e562a179aa80/Coupé_en_deux_lIran_vote
6. « A Teheran, confusion et explosion de colère », in Le Monde, le 16 juin 2009, p. 6.
7. MOUILLARD, Sylvain, « Twitter ou l’écho de la rue iranienne. Le microblogging, meilleur outil des contestataires », in Libération, 18 juin 2009.
8. « Iran, le pouvoir défié dans la rue », in Le Monde, le 17 juin 2009, p. 1.
PERRIN, Jean-Pierre, « Iran, la peur gagne du terrain », in Libération, 25 juin 2009, p. 8.
9. « La police iranienne réprime durement les protestataires. Les rafles se multiplient dans les milieux favorables à Mir Hossein Moussavi, qui fait désormais figure d’opposant au pouvoir », in Le Monde, 23 juin 2009.
10. DECAMPS, Marie-Claude, « L’étau se resserre autour du candidat malheureux Mir Hossein Moussavi. Devant le déploiement policier, les manifestants contestant la réélection de M. Ahmadinejad désertent la rue. Un journal conservateur demande « l’arrestation » de M. Moussavi », in Le Monde, 26 juin 2009.
11. PERRIN, Jean-Pierre, « A l’heure de la terreur, la révolte iranienne perd de son souffle », in Libération, 26 juin 2009, p. 6.
12. SLACKMAN, Michael, « Iran’s Guardian Council Certifies Ashmadinejad Election Victory », in The New York Times, 30 juin 2009, p. 4.
13. DECAMPS, Marie-Claude, « Election en Iran : M. Ahmadinejad donné vainqueur », in Le Monde, 14 juin 2009, p. 6.
14. MAKINSKY, Michel, « Iran, un coup d’Etat préparé », in Libération, 24 juin 2009, p. 34.
URL : www.chathamhouse.org.uk, consulté le 03/07/09
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- http://www.cermam.org/fr/logs/dossier/elections_iranennes_une_victoi/
- Publié le 10 juillet 2009
