Le Dossier
Immigration sud-sud : vers les pays du Golfe
Djamila Youcef-Khodja, Doctorante à Paris VIII. Titulaire d'un DEA sur les relations euro-méditerranéennes

Introduction
Les mouvements migratoires en direction d’un certain nombre de pays arabes, principalement les pays producteurs de pétrole, mais pas exclusivement, sont des mouvements de grande ampleur, qui présentent un certain nombre de caractéristiques particulières les distinguant fortement des migrations sud-nord. En 1990, dans aucun pays du golfe de la main-d’oeuvre locale n’arrive à 50% de la force du travail totale. Dans les cas du Qatar, Koweït et les Emirats, les étrangers constituent autour de 90% de la force du travail, ce qui fait du système du Golfe un cas d’espèce dans la migration contemporaine et jette un doute sur la possibilité de ces Etats de se passer dans le futur de la migration internationale.
Pourtant malgré l’ampleur du phénomène, la littérature à ce sujet est peu abondante. L’analyse des sources permet cependant de dégager les caractéristiques essentielles de ces flux migratoires. Celles-ci nous permettent de dresser trois parties principales: l’une relative aux causes et motifs des migrations, l’autre au statut des étrangers une fois installés dans les pays du Golfe, et enfin la dernière qui questionne sur l'enjeu de la main-d'œuvre arabe dans ces pays et sur les politiques nationales à l'égard des travailleurs étrangers.
Les sources
Selon les statistiques de l’Onu, vers 2000, environ 10 millions de migrants internationaux, sur un total mondial de 175 millions vivaient dans l’un des six pays du Golfe, réunis au sein du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) : l’Arabie saoudite, le Koweït, le Qatar, Oman, Bahreïn et les Emirats Arabes Unis. Malgré l’importance des flux, les études sur la région sont assez limitées, du fait du développement insuffisant des statistiques.
L’absence d‘un système d’observation dans certains pays, l’observation statistique mal assurée de leur base dans les autres et le manque de comparabilité des données rend difficile la mesure de ces mouvements.
Entre les pays du golfe existent des disparités considérables : le Koweït, par exemple dispose depuis 1958, d’un enregistrement des mouvements de la population et de recensements réguliers. Par contre il y a une absence presque totale d’observations dans les autres pays. Les deux plus importants pays d’immigration, l’Irak et l’Arabie Saoudite, ne fournissent pas de données. Les enjeux politiques sont tels que les comparaisons de pays à pays ne sont pas toujours garanties. L’Irak, par exemple, ne considèrait pas les mouvements d’Arabes à ses frontières comme des migrations internationales mais comme de simples mouvements internes à la patrie arabe.
On trouve des données fiables dans les pays de départ (Egypte, Jordanie, Liban, Yémen, du Nord, Soudan). Toutefois, l’Egypte et la Syrie sont les seuls pays à faire des recensements réguliers.
Parmi les sources de données internationales, figure l’ESCWA qui publie tous les deux ans, des informations sur la population étrangère dans les pays arabes ; les données distinguent arabes/ non arabes mais sans aucune référence à la nationalité.

Les flux migratoires vers les pays du Golfe : causes et facteurs
Les pays qui importent de la main-d’oeuvre étrangère sont principalement les pays producteurs de pétrole : Arabie saoudite et les Etats de la Péninsule (Koweït, Bahreïn, Qatar, Emirats arabes unis, Oman) ainsi que la Lybie. En termes d’effectifs, les migrants arabes et asiatiques étaient les plus nombreux, mais on pouvait aussi trouver des Européens, des Africains et des Américains. Les travailleurs immigrés arabes sont originaires de différents pays : Egypte (les plus nombreux), Soudan, Yémen, Syrie, Liban, Jordanie et de Palestine. Les ressortissant du Maghreb sont moins nombreux.
Au début des années 2000, la proportion de la main-d’oeuvre immigrée sur l’ensemble la plus élevée se sittue aux Emirats arabes unis (88.8%), au Qatar (30,0%) et au Koweït (80.4%).
En 1980, la main-d’oeuvre étrangère représente plus de 20% (4 millions) de travailleurs étrangers total dans les pays du Golfe.
Les départs vers le pays du golfe sont motivés par diverses raisons :
1. La faiblesse démographique
2. La fluctuation du cours du pétrole
3. Les politiques d’immigration des pays de départ
4. Les guerres constituent également un de facteurs importants dans ces flux migratoires.
1. Faiblesse démographique des pays du Golfe
Une caractéristique primordiale de cette région est la faiblesse démographique : la moitié (des femmes) de la population étant pratiquement inactive pour des raisons culturelles, la faiblesse des effectifs globaux des populations ont induit une majorité étrangère de la main-d’oeuvre. De plus, la taille de la population et l’importance des ressources pétrolières semblent inversement proportionnelles, au Moyen-Orient. Alors que la population de Conseil de Coopération du Golfe représente 7% de la population, le PIB quant à lui représente 40% du PNB total des pays arabes.
2. Fluctuation du prix du pétrole
Ces flux migratoires qui ont démarré avec les débuts de l’exploitation du pétrole dès avant la seconde guerre mondiale en Arabie saoudite et dans les Emirats arabes Unis sous domination anglaise, et juste après au Koweït (sous domination anglaise jusqu‘en 1961), se sont enflés brutalement après 1973, et oscillent en fonction de la conjoncture pétrolière.
Depuis le milieu des années 1970, on constate une augmentation des flux migratoires entre les pays du sud de la Méditerranée, ou flux sud-sud. Dans les années 70, le renchérissement du prix des hydrocarbures, principales ressources des pays du CCG, allait précisément augmenter les besoins en main d’oeuvre de la région et la transformer en eldorado de la péninsule arabique.
Le phénomène a connu une telle ampleur qu’avec seulement 0.4% de la population mondiale, les Etats du golfe comptaient, en 1990, 10% du total mondial des travailleurs migrants.
Cependant, cet essor tributaire du cours du pétrole, n’a pas connu une progression linéaire et a souvent été bousculé par les événements régionaux, la conjoncture en général, notamment par les conflits et guerres, comme il en a récemment été question.
3. Conflit et migration
Un autre trait important de la migration vers les pays producteurs de pétrole est réside dans le conditionnement des événements politiques, des aspects économiques (facteurs d’appels et de rejet, coûts des bénéfices) et des situations sociales. En particulier dans l’histoire de l’émigration vers les pays du golfe. Les guerres sont des faits essentiels. Les guerres israélo-palestiniennes en 1948-49 et 1967, et la guerre civile au Yémen créent un flux migratoire. La guerre israélo-égyptienne de 1973 et la politique d’ouverture ont entraîné la mise en place de courants migratoires des Egyptiens vers le Golfe.
La guerre civile au Liban (1975-1990) incite à rapatrier dans le Golfe la gestion financière de la rente et transforme le Liban de pays d’immigration à exportateur de travailleurs.
Cependant c’est lors de la guerre du Golfe, en 1990, que le marché de l’emploi dans les pays pétroliers a tant par la taille que par la structure, subi une mutation durable aux conséquences radicales pour tous les pays impliqués. L’invasion du Koweït par l’Irak va entraîner des mouvements de populations de plusieurs millions de personnes.
En 1991, l’invasion par l’Irak du Koweït, un pays du CCG, et sa libération allaient clairement diviser les pays de la région et même les pays d’origine des migrants : d’un côté, ceux qui ont soutenu l’Irak et de l’autre ceux qui s’y sont opposés. A la fin de la guerre, les conséquences pour les migrants furent désastreuses. Du Koweït, furent expulsés les migrants dont le pays d’origine avaient soutenu l’invasion, en particulier les palestiniens et les Jordaniens, et de l’Arabie saoudite les Yéménites, pendant que les portes du golfe, s’ouvraient davantage pour les Egyptiens, et que les portes de l’Irak se refermaient.
Les Yéménites jouissaient d’un statut favorable en Arabie saoudite : ils n’avaient pas besoin de contrats de travail, de kafil pour séjourner. Après la crise, du fait de la position de leur gouvernement en faveur de l’Irak, certains ont été regroupés dans des camps de tentes autour du Hodeiba et sont devenus des réfugiés dans leurs propres pays. En revanche, les Egyptiens, qui se sont rangés du côté koweitien, prennent la place des Yéménites en Arabie saoudite. La dette égyptienne est annulée, des prêts sont accordés... L’emploi est pour ainsi dire utilisé comme arme politique par les pays du golfe.
Le cas des Egyptiens en Irak qui a lui seul accueillait près de 45% de tous les émigrés égyptiens, va également dans ce sens. Au cours de la guerre, l’Egypte prit le parti du Koweït. Après, la guerre, il n’y a plus que 7% de tous les émigrés égyptiens en Irak, en revanche l’Arabie saoudite en accueille plus de 45%. Dans les autres pays du golfe, la présence égyptienne demeure inchangée. L’Arabie saoudite a en quelque sorte remercié l’Egypte pour son alliance.
Le statut des travailleurs dans le pays d’accueil
Le recrutement
Le recrutement des étrangers se fait dans tous les secteurs d’activité et à tous niveaux de qualification.
- Les voies / réseaux de recrutement
Certains nationaux peuvent obtenir l’autorisation de faire venir des travailleurs et les confier à d’autres employeurs. Le recrutement des asiatiques, par exemple, se fait par l’intermédiaire d’agences qui mettent en place en place un véritable trafic, en faisant payer des commissions astronomiques que les travailleurs mettent parfois des années à rembourser.
Les Arabes, en revanche, migrent plus souvent par l’intermédiaire de contacts informels ou personnels ou via les ambassades des pays demandeurs. Une fois installés le statut des travailleurs étrangers est tout aussi délicat que les voies de recrutement.
- Le statut des travailleurs étrangers
Le statut des étrangers est très contraignant et relève d’un quasi-servage : ils dépendent juridiquement d’un garant (sponsor ou kafil) qui est soit leur employeur, soit leur associé (dans le cas d’un commerce ou d’une entreprise).
Le travailleur ne peut quitter son employeur/kafil et ne peut rien faire sans son autorisation. Il ne peut en principe changer de travail. Il existe cependant un trafic de fait, à l’intérieur du pays, qui permet de tels changements, moyennant commissions. Ce système de kafil est apparu dans les pays du Golfe, pour tous les étrangers, dans les années 60, s’est étendu en Jordanie et au Liban pour les travailleurs asiatiques.
Le statut des travailleurs étrangers est donc très précaire. A cet effet, la législation du pays d’accueil n’offre pour ainsi dire que peu de recours. Lorsqu’il y a un code du travail, il ne s’applique en effet généralement pas aux étrangers. Ils ne bénéficient d’aucune protection sociale (souvent déficiente en tout état de cause même pour les nationaux) et ne sont pas admis dans les syndicats, qui ne s’intéressent pas à eux.
Lorsqu’ils sont en difficulté, leur premier et seul recours est en principe le consulat de leur pays. Il arrive que celui-ci intervienne, mais ne peut souvent pas grand chose. Récemment, le Koweït a connu des manifestations massives de travailleurs Egyptiens, semble-t-il pour des salaires non payés provocant l’intervention du gouvernement.
- Les salaires
Dans les pays du golfe, les salaires sont déterminés par l’offre et la demande sur un marché internationalisé, et sont largement en fonction du niveau des salaires dans le pays d’origine qui sont dérisoires.
Les travailleurs étrangers sont pris dans les filets de la kafala, non seulement pour leur liberté de mouvement, mais également pour leurs conditions de travail, et notamment celles de salaire. En tentant de figer les travailleurs dans leurs professions et en les rattachant à leur kafil, la loi empêche le développement d’un marché du travail compétitif où les employés participent à la régulation des salaires et des conditions de travail. La liberté de mouvement et de travail des étrangers est en effet limitée mais aussi contrôlée par le kafil (Longva 1997 : 101). Ce contrôle ne correspond pas à une logique de l’offre et de la demande dans laquelle l’ouvrier quitte son employeur pour un autre s’il trouve des conditions plus satisfaisantes.
Lors de la seconde conférence tripartite entre les pays arabes et asiatiques, le BIT a soulevé la question des différences de salaires entre les travailleurs étrangers au Moyen-Orient. Selon l’organisation internationale, les différences de salaires ne sont pas basées sur des différences de productivité, ce qui est en contradiction avec le principe d’égalité qui exige qu’à travail égal, salaire égal (BIT 1988 : 9). Les employeurs préfèrent embaucher des travailleurs étrangers parce qu’ils sont prêts à travailler plus pour un salaire moindre.
- La durée d’installation
Chez les immigrés arabes, la situation varie selon le niveau de qualification, le type d’emploi ou d’activité, et le pays d’accueil. Les cadres, commerçants, entrepreneurs, la main-d’oeuvre hautement qualifiée (ingénieurs, médecins, enseignants) sont plus souvent avec leur famille, et restent plus longtemps.
En somme, il s’agit d’une immigration de courte durée. C’est particulièrement le cas pour des Asiatiques, qui viennent seuls, et sont très contrôlés et à la merci de leurs employeurs. Ils n’envisagent en général pas de s’installer définitivement. De toute façon, il est impossible d’obtenir la nationalité (saoudienne, koweitienne, Emirats). Sauf faveur exceptionnelle pour services rendus (comme Rafic Hariri).
La scolarisation des enfants est souvent un problème, et une cause de retour : ils ne sont pas acceptés dans les écoles du pays, ou les quotas sont très restrictifs.
L’immigration de courte durée est encouragée par les pays d’accueil qui ne souhaitent pas nécessairement voir les travailleurs étrangers, toutes nationalités confondues, s’installer sur du long terme. Or, les sources indiquent que les immigrés arabes ont tendance à vouloir s’installer durablement ce qui ne convient pas aux autorités des pays du golfe.
La main-d’oeuvre arabe dans les pays du Golfe : constat et enjeux
- Vers une desarabisation de la main-d’oeuvre
Les diverses études s’accordent, de manière générale sur le fait que les pays du CCG ont d’abord donné la préférence aux migrants arabes, puis aux Musulmans asiatiques, et puis aux Non-Musulmans asiatiques.
L’arabisation de la main-d’oeuvre pose des problèmes puisque les travailleurs arabes ont tendance à s’installer et ramener leurs familles. De plus, ils sont revendicatifs. Les autorités locales préférant garder le caractère temporaire de l’immigration vont donner préférence aux contrats de travail temporaires. D’où le succès de la main-d’oeuvre asiatique dont les compagnies de construction qui décrochent les contrats sont également chargées du recrutement, de la paie, et même de retour des travailleurs à la fin du contrat.
Dans les années 80, et surtout après 1990, la tendance a été de remplacer les travailleurs arabes, jugés indociles, politiquement dangereux, et plus chers, par des travailleurs en provenance d’Asie orientale, dont les durées de séjour sont généralement plus brèves et qui n’ont aucune revendication politique vis-à-vis du pays d’accueil et n’envisagent jamais de faire venir une famille.
Entre 1990 et 1992 , on constate que les Arabes ont perdu 467 706 de leur effectif alors que les Asiatiques ont gagné 21121 durant la même période. Toutes les nationalités n’ont pas connu le même impact. Ainsi, chez les migrants arabes, ce sont surtout les Yéménites qui ont perdu un effectif de 438 334 suivi des Jordano-palestiniens avec un effectif de 158 723 alors que les Egyptiens voient au contraire leurs effectifs gonfler de 210 729.
Travailleur ou agitateur ?
Dans leur désir de convertir la rente en capital, les pays du golfe veulent éviter la formation de prolétariats qui pourraient devenir des foyers de contestation sociale. Ainsi, les étrangers sont-ils intégrés à la structure économique mais exclus de la structure sociale. Massey affirme à ce propos que « connected by a formal agreement, they share a common history of immigration, they have similar cultures, religions and economic structures, their immigration dislay common policy of encouraging temporary labour migration while making permanent settlement difficult to arrange and citizenship nearly impossible » (Massey et al, 1998, p.136).
Vers une nationalisation de la main-d’oeuvre ?
Dans une rente en diminution et en réponse à l’accroissement des travailleurs temporaires, la plupart des pays du golfe ont adopté des mesures de nationalisation du marché du travail. C’est ce qu’on a appelé la saoudisation, la koweitisation ou la golfisation de l’emploi. Ces pays se posent la question du développement des ressources humaines et la création d’emplois réservés aux nationaux. Dès 1991, le gouvernement du Koweït a mis des limites à l’immigration arabe pendant les travailleurs palestiniens et jordaniens sont remplacés par des asiatiques.
Est-il à considérer que l’asiatisation de la main-d’oeuvre serait une forme de nationalisation de la main-d’oeuvre ? En privilégiant la main-d’oeuvre asiatique aux travailleurs arabes, les pays du golfe auraient ainsi trouvé un moyen de protéger leurs intérêts nationaux ? Il semblerait que cette prise de conscience est d’autant plus présente depuis la guerre du Golfe pendant laquelle, comme nous l’avons vu, une bonne partie des travailleurs arabes se sont montrés particulièrement hostiles aux intérêts du Koweït alors qu’ils travaillaient dans ce même pays.
Conclusion
Les flux sud-sud présentent des caractéristiques bien à part dans le système migratoire international. Comme nous l’avons vu, ces mouvements de personnes restent tributaires, vraisemblablement plus que nulle part ailleurs, des fluctuations du cours de pétrole et d’autres facteurs comme les conflits qui, au regard de l’histoire et de l’actualité, fragilisent la région par leur récurrence.
Si ces guerres sont un facteur de fragilisation de ces flux, la présence de travailleurs arabes est souvent considérée comme un facteur d’effritement de l’identité nationale. Cette prise de conscience vient mettre à bas les fantasmes de cohésion de la patrie arabe en général et de complémentarité des économies arabes en particulier.
Lien permanent vers cet article (permalink)
- Origine CERMAM
- http://www.cermam.org/fr/logs/dossier/immigration_sudsud_vers_les_pa_2/
- Publié le 29 août 2007
