Le Dossier
Koweit, le coup d'Etat permanent
Entretien avec Fatiha Dazi-Héni, enseignant et chercheur à l'IEP, et Fares Al-Wakiane, professeur de l'université du Koweit
La Lettre du Cermam, LdC > A quel niveau, selon vous, le parlement koweïtien a t-il contribué à résoudre la crise de succession ?Fatiha Dazi-Héni – Suite à sa convocation extraordinaire, le 24 janvier 2006, le Parlement, qui a voté la destitution de l'émir Cheikh Sa'd al-Salim al-Sabah, conformément à l'article 3 de la loi sur la succession en vigueur dans la Constitution koweïtienne, a largement contribué à débloquer la crise de succession. Il faut rappeler que Cheikh Sa'd, en raison de son très mauvais état de santé, n'a pu prêter serment devant le Parlement. La famille al-Sabâh a tenté, à l'initiative de Cheikh Sabah al-Ahmad, l'actuel émir du Koweït, de convaincre l'entourage de Cheikh Sa'd d'abdiquer et de trouver une solution au sein du cercle dynastique, mais en vain. C'est donc en faisant appel au texte constitutionnel que la crise a été résolue. L'"empeachment" à la koweïtienne est d'autant plus remarquable qu'il constitue une innovation politique majeure au Moyen-Orient ; en effet, la destitution d'un chef d'Etat arabe par un vote parlementaire est une première.
LdC > Est-ce que cette résolution rapide de l'impasse a renforcé son rôle constitutionnel?
F.D.-H. – Oui, il est clair que le vote du Parlement qui a permis la rapide intronisation de Cheikh Sabah al-Ahmad, renforce le rôle de la Constitution et va probablement permettre de promulguer un certain nombre d'articles, tels que le redécoupage de la carte électorale du pays et l'autorisation des partis politiques en prévision du prochain scrutin législatif qui se tiendra en juillet 2007.
LdC > En choisissant son demi-frère, Cheikh Nawaf al-Ahmad, comme Prince héritier, le nouvel émir, Cheikh Sabah al-Ahmad, a definitivement coupé avec la tradition de l'alternance au pouvoir des deux branches de la famille al-Sabah, les al-Salem et les al-Jaber. De quelle façon cet événement influencera-t-il l'avenir politique du pays?
F.D.-H. – Il est vrai que comme de nombreux Koweïtiens, je ne m'attendais pas à un tel scénario mais à la désignation du Dr Cheikh Muhammad al-Salim, le ministre des Affaires étrangères, comme le prince héritier pressenti. Mais l'homme fort de la dynastie en a décidé autrement. Les trois postes clés de l'exécutif sont effectivement tenus par le cercle rapproché de l'émir Sabah al-Ahmad, tous issus du clan al-Jabir: à ses côtés, son demi-frère, le prince héritier Cheikh Nawaf, et son neveu, le premier ministre Cheikh Nasir Muhammad al-Ahmad. Le clan al-Salim est donc pour l'heure écarté de manière spectaculaire.
Néanmoins, il faut rappeler que l'alternance al-Jabir / al-Salim au sein de la dynastie, si elle a prévalu tout au long du XXe siècle, ne constitue pas la règle de succession en vigueur selon la Constitution koweïtienne de 1962. Tous les fils de Mubarak le Grand (mort en 1915) ont droit au chapitre en matière de succession, ainsi au même titre que les al-Jabir et al-Salim, les al-Hamad (clan du premier vice premier ministre et ministre de la Défense et de l'Intérieur, Cheikh Jabir Mubarak al-Hamad) et al-Abdallah (princes encore trop jeunes) sont dans la course. Mais force est de constater que le clan al-Jabir occupe une place prépondérante au sein de la dynastie al-Sabah. Ce sera donc, d'après moi, surtout sur la capacité de l'émir et de son clan à engager des réformes ambitieuses sur les plans politique et économique, que l'action de l'émir sera jugée, beaucoup plus que sur le fait d'avoir attribué à son clan une place prépondérante au sein de la dynastie.
LdC > Trois islamistes connus ont remplacé deux libéraux dans le nouveau gouvernement : quelles conséquences ces nominations auront-elles sur le processus de réformes? De quelle influence l'émir libéral pourra-t-il jouir dans ce cabinet?
F.D.-H. – Le précédent gouvernement nommé le 13 juillet 2003 était beaucoup plus marqué par l'influence d'islamistes réputés conservateurs (tel le salafiste Ahmad Baqir) que l'actuel gouvernement, formé le 9 février 2006. Les trois islamistes nommés sont des pragmatiques modérés. Ismail al-Shatti (ministère des Communications), l'un des cadres du Mouvement Constitutionnel Islamique (frère musulman), est un technocrate de formation et partisan du processus de réformes économiques libérales. Yussuf Zalzala (ministère du Commerce et de l'Industrie), islamiste chiite, est également largement en faveur de la dynamique libérale ; quant au Dr Adil Tabtabai, nommé à l'un des postes les plus sensibles au Koweït (Education et Enseignement supérieur) où les islamistes ont une forte influence, il est connu pour sa modération, d'où sa nomination à ce ministère stratégique. Le premier ministre, de concert avec l'émir, a donc scrupuleusement composé la nouvelle équipe gouvernementale avec des islamistes pragmatiques et soucieux de participer à la bonne conduite des réformes, dont le processus est bloqué depuis la libération du pays en février 1991.
Fares Al-Wakiane – En l'absence d'une vision de réforme politique portant sur plusieurs dossiers, y compris la constitution de partis politiques, l'alternance du pouvoir ministériel et l'amendement des circonscriptions électorales actuelles qui favorisent le communautarisme et le confessionalisme, nous ne pouvons pas compter sur la nomination de quelques ministres islamistes ou libéraux au sein du cabinet actuel, puisque l'expérience politique des anciens ministres a montré qu'ils n'ont aucun rôle efficace du moment qu'ils sont solidaires avec un gouvernement dont le pouvoir est entre les mains d'un premier ministre qui, lui aussi, constitue un prolongement du pouvoir de l'Emir qui est à la tête du pouvoir exécutif. Ainsi, le ministre n'est pas libre de prendre des décisions qui reflètent ses convictions idéologiques et intellectuelles.
Cette question importante nous pousse à en poser une autre: y a-t-il au Koweït une conception libérale profonde, similaire à celle que l'on trouve dans les démocraties anciennes? J'ai publié plusieurs articles dans la presse koweïtienne, critiquant la forme que prend le libéralisme chez nous. Je décris ce libéralisme comme étant un libéralisme de comportement sélectif, qui se limite à quelques comportements superficiels dont les individus (dits libéraux) se libèrent, tels que les engagements religieux, au niveau de leur liberté individuelle d'expression, d'habillement ou d'apparence. Cependant, la mentalité est restée emprisonnée dans les enclaves du communautarisme et du refus de l'Autre. Ces mêmes libéraux ont également brandi des slogans d'ordre terminologique tels que la culture de la démocratie, la tolérance, les droits de l'Homme, l'économie libre, la liberté individuelle, alors que plusieurs de leurs pratiques montrent qu'ils sont un autre aspect du fondamentalisme intellectuel et de l'isolement tels que concrétisés par l'idéologie islamiste rigoureuse. Ce phénomène ne se limite pas au Koweït, mais constitue un point commun pour la quasi totalité des sociétés arabes.
Cette approche approximative du libéralisme koweïtien nous pousse à le projeter sur la situation politique et intellectuelle de la classe politique, toutes catégories confondues. Elle nous aide également à expliquer certaines contradictions relatives à la prise de décision, au choix des ministres, à la politique "du pas en avant, deux pas en arrière", ainsi que l'indifférence populaire vis-à-vis du remplacement de deux ministres libéraux par trois ministres islamistes. Cela se justifie par le fait que leur identité libérale était absente au sein d'un cabinet comprenant tous les courants (tribaux, confessionnels, familiaux et autres). Cette approche explique également leur préoccupation tout au long de leur mandat à satisfaire le bloc islamique de crainte de règlements de comptes parlementaires.
LdC > Selon vous, la nomination de deux ministres chiites pourrait-elle s'inscrire dans un climat de préoccupation par rapport à un potentiel conflit sectaire généré par la nouvelle situation politique en Irak?
F.D.-H. – La famille régnante du Koweït est celle qui a su le mieux intégrer la population chiite comparativement aux autres dynasties des pays membres du Conseil de coopération du Golfe. Il est certain qu'avec la nouvelle donne politique en Irak, où la communauté chiite domine le pouvoir et la scène politique, le Koweït, qui est le voisin immédiat, a à cœur d'éviter les tensions entre chiites et sunnites. Il n'est pas nouveau de voir des chiites partager des hautes responsabilités dans le gouvernement ou dans la représentation parlementaire. Il est vrai que représentant 30% de la population koweïtienne, cette communauté reste sous-représentée. Mais au Koweït, c'est davantage en termes d'égalité des droits et de renforcement de l'identité nationale que le débat est posé, contrairement au Royaume de Bahreïn, qui compte 70% de chiites mal intégrés et où la situation risque d'être explosive sous l'influence du scénario irakien.
F.A.-W.Après avoir examiné la constitution des cabinets au Koweït tout au long de l'histoire, nous constatons que le nombre des ministres chiites au gouvernement actuel a satisfait les demandes historiques des chiites, ce qui n'a rien d'exceptionnel. Cependant, la nomination de la ministre de la planification Massouma Al-Moubarak visait particulièrement à satisfaire les chiites, et à consacrer les droits politiques des femmes, domaine où le gouvernement a dépassé le parlement en termes de modernité et de civisme, et ce à travers la présentation du projet de loi et la mobilisation de la majorité parlementaire pour son adoption. Ainsi, le gouvernement n'a pas utilisé la nomination de ministres chiites en réponse à ce qui se passe dans l'Irak voisin, préférant recourir à d'autres méthodes, tels que l'établissement de relations étroites avec des pôles de pouvoir chiites et autres, ainsi que les aides financières, comme par exemple la somme de dix millions de dollars dont il a fait don récemment pour la restauration de tombes chiites et de mosquées sunnites. En effet, ceci est tout à fait normal, surtout que le Koweit a historiquement œuvré, à travers ses relations avec l'Irak, à réaliser une certaine stabilité entre les deux pays, et à contenir les conditions qui pourraient être une source de tension et d'explosion.
LdC > A la lumière des dernières victoires politiques des islamistes aux Moyen-Orient (le Hamas en Palestine et les Frères musulmans en Egypte), ainsi que de la domination des conservateurs au parlement koweïtien (salafistes et réformistes), comment voyez-vous l’avenir des relations entre les Etats-Unis et le Koweït?F.D.-H. – Les islamistes koweïtiens, comme le reste de la classe politique de l'émirat restent redevables à l'action libératrice des Etats-Unis lors de la guerre du Golfe de 1991. Il est cependant vrai que la mouvance salafiste s'est divisée en plusieurs groupes pour se radicaliser lors du scrutin législatif de juillet 2003, et la situation en Irak explique indéniablement la poussée de cette radicalisation salafiste. Néanmoins, la famille régnante est le vainqueur incontestable du scrutin de 2003, puisque la majorité des députés est acquise à la dynastie Al Sabah. De plus, le règlement de la question de la succession avec un émir fort et déterminé, entouré de son clan, renforce significativement le rôle de la famille régnante, mis à mal lors de l'invasion du pays en août 1990. Cette situation joue en faveur du pouvoir exécutif koweïtien qui continuera à entretenir des relations très étroites avec les Etats-Unis. De plus, les islamistes ne sont pas les seuls à critiquer l'action américaine en Irak ; personne n'est satisfait du chaos qui prévaut à proximité, mais cela ne remet absolument pas en cause l'intensité des liens bilatéraux pour l'avenir des relations koweïto-américaines.
F.A.-W. – Le succès du parti des Frères Musulmans en Egypte et de Hamas en Palestine, ainsi que les arrangements communautaires et confessionnels en Irak, et l'augmentation du nombre des membres du parlement et du gouvernement au Koweït sont autant de facteurs qui constituent une déclaration effective de l'échec de la politique des Etats-Unis au Moyen-Orient, et ont des conséquences sur la forme de la coalition entre les deux parties. Les Etats-Unis ont peut-être réussi grâce à leur technologie avancée et leur stratégie militaire cohérente à prouver leur force militaire dans nombre d'événements internationaux, tels que la guerre de libération du Koweït, la guerre du Kosovo, d'Afghanistan et d'Irak. Cependant, une question se pose à juste titre: les Etats-Unis ont-ils pu remporter la victoire dans leur bataille civilisationnelle et culturelle? Si la réponse est affirmative, comment donc expliquer la multiplication des mouvements islamistes dans les urnes des pays liés par des alliances stratégiques avec Washington? Ainsi, l'avenir de l'alliance stratégique avec le Koweït, en tant qu'exemple au niveau de la région, est lié à nombre de constatations importantes, à savoir:
- Transformer cette alliance stratégique d'alliance militaire et sécuritaire pure en alliance stratégique comprenant les autres domaines culturels, économiques, démocratiques et autres, ce qui consacre le concept de l'état de droit et les institutions de la société civile;
- Que l'administration américaine soit convaincue que les pays du Moyen-Orient sont reliés par un solide tissu social, culturel, religieux et historique, voilà pourquoi son échec en Palestine aura des conséquences négatives sur les élections dans d'autres pays de la région, contrairement à la culture démocratique et libérale qu'elle prône dans la région;
- Le dernier facteur est relatif à la nature même de cette alliance, puisque les habitants de cette région voient souvent en cette alliance une hégémonie du fort (Washington) sur le faible (les pays de la région), ce qui crée un sentiment d'indignation vis-à-vis de la politique des Etats-Unis. Les élections sont le seul moyen légitime pour exprimer cette indignation. Toutefois, cette faute stratégique doit être assumée par les régimes et peuples de la région qui comptent énormément sur Washington pour induire le changement, alors qu'ils ne sont pas dotés de l'esprit d'initiative pour disposer d'eux-mêmes, et à la lumière de l'absence de leur majorité. A cet égard, il est injuste que les peuples de la région demandent à Washington de régler tous leurs problèmes nationaux et régionaux, alors qu'ils sont incapables de gérer leurs secteurs de l'éducation, de l'économie et de la politique extérieure... voire les jardins de leurs maisons, de façon rationnelle et moderne.
LdC> Pensez-vous que la présence prolongée des soldats américains sur le sol koweïtien est susceptible de radicaliser une partie des islamistes koweïtiens ?
F.D.-H. – Non, pas du tout, les islamistes koweïtiens dans leur immense majorité considèrent, à l'image de leurs concitoyens, que la présence militaire américaine est un gage essentiel à la sécurité et à la souveraineté de l'émirat. Le contexte géopolitique actuel extrêmement "chaud" entre une situation irakienne de guerre civile, notamment dans la région de Basra qui est frontalière du Koweït, et un Iran accusé d'ingérence en Irak et déterminé à acquérir à l'avenir l'arme nucléaire, renforce cette conviction. Seuls, quelques éléments très isolés parmi les salafistes djihadistes prônent le départ des soldats américains du sol koweïtien.
F.A.-W. – La coexistence pacifique entre la présence militaire et les courants islamistes au Koweït constitue une situation spéciale et exceptionnelle, en comparaison avec la région arabe. En effet, la mentalité koweïtienne considère qu'il s'agit là d'une conséquence de l'invasion du Koweït et de sa libération, et qu’il est nécessaire de protéger et de garantir la sécurité, notamment à la lumière de l'absence de sécurité, des sentiments confessionnels, des attaques terroristes quotidiennes en Irak, et de la faiblesse des capacités humaines au Koweït en particulier, et dans les pays du Conseil de coopération du Golfe en général. Ainsi, rien ne menace la présence des troupes américaines sur le territoire koweïtien dans l'avenir proche, à l'exception des conditions suivantes: l'élimination, de la mémoire collective koweïtienne, des conditions qui nécessitent une présence militaire américaine, conditions liées à l'invasion et à la libération pour cause de prescription; des attaques perpétrées contre les troupes américaines au Koweït par des organisations extérieures telles que Al-Qaida ou autres mouvements affiliés; une réaction confessionnelle suite à une crise aux niveaux sécuritaire et confessionnel en Irak, et la détérioration de la relation avec l'Iran...
-- Propos recueillis par Hasni Abidi et Chiara Sulmoni
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- Origine CERMAM
- http://www.cermam.org/fr/logs/dossier/koweit_le_coup_detat_permanent/
- Publié le 17 juillet 2006
