Lettre du Cermam

Le Dossier

La guerre du Liban, conséquences régionales et internationales

Marwa Daoudy et Salam Kawakibi, au sujet de la crise libanaise

Marwa Daoudy

Marwa DAOUDY est docteur en Science Politique et chercheur affiliée au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales (Sciences Po, CNRS). Elle enseigne les Relations Internationales à l’Institut des Hautes Etudes Internationales (Genève).

Salman Kawakibi

Salam KAWAKIBI est chercheur en Sciences Politiques et relations internationales. Ancien responsable de l’Institut français du Proche-Orient à Alep (Syrie)

Après un mois de guerre et avec une trêve fragile, quelles sont les conditions d’une véritable paix civile ?

Marwa Dawdy : La guerre aura coûté la vie à 1200 civils, dont une majorité d’enfants, et fait plus de 4000 blessés. Elle aura entraîné 15 milliards de dollars de pertes directes et indirectes, la destruction de 130 000 habitations, 145 ponts, près de 630 kilomètres de routes et 900 usines, et un nombre considérable de mines, pièges et bombes à sous-munitions se trouvent éparpillés dans le sud du pays. Pendant la guerre, toutes les communautés, alliées et rivales, ont constitué une union sacrée, derrière ce qui a été perçu comme la résistance libanaise incarnée par le Hezbollah. Le fragile équilibre atteint par la société civile et politique libanaise est, depuis lors, entamé par le soutien indéfectible accordé par les Etats-Unis à la réaction brutale d’Israël, en atteinte à la crédibilité de leurs alliés du gouvernement Seniora. Cette instrumentalisation est désormais critiquée tant par le pôle d’opposition du 8 mars qu’au sein d’une partie de la majorité du 14 mars. La phase de reconstruction d’après-guerre sera donc difficile. L’enjeu sera, pour les divers courants politiques et communautaires libanais, de définir ensemble les contours de la pleine intégration du Hezbollah et de sa branche armée dans le système politique libanais. Il faudra, en outre, réfléchir à la construction d’une société politique et civile au sein d’un pays stable, et les dilemmes intérieurs ne pourront être réglés séparément des enjeux régionaux.

Salam Kawakibi : La paix civile au Liban est réalisée au niveau des institutions, et ce en dépit des tentatives internes et externes pour la fragiliser. Depuis les accords de Taëf en 1989, les parties libanaises ont réussi à instaurer une plate-forme pour cette paix. Cela n’empêche pas, néanmoins, de constater qu’il existe des lacunes considérables dans ce pacte. La non-application complète des accords de Taëf, jointe à la mauvaise volonté de certaines composantes de la scène politique libanaise et de la scène politique régionale, sont cause d’altercations qui ne devraient plus menacer cette « paix civile » d’une manière alarmante.

Le dialogue national amorcé après le départ de l’armée syrienne va être repris, mais pas de la même manière ni dans les mêmes conditions. Le pari qu’ont fait certaines parties avec le début de la guerre israélienne, en pensant que leur objectif allait être vite réalisé, tombe à l’eau. Le débat qui est déjà engagé risque donc de prendre des allures différentes. Les données ont été largement modifiées ainsi que les esprits. Un pôle important s’est reconsolidé suite à cette guerre, qui unifie les forces chiites avec un courant fort présent au sein des maronites, celui du général Michel Aoun. Les conditions d’une vraie « reconstitution » de la politique libanaise sont finalement assez simples : il faut une politique nationale, selon laquelle chacun des partis est indépendant de toute influence régionale et internationale. Cela dit, cette démarche presque « utopique » est encore longue à réaliser.

La guerre finie, le Hezbollah peut-il entamer une reconversion politique complète ?

M. D. : Le Hezbollah a été créé à la suite de l’invasion israélienne du Liban en 1982. Depuis le retrait israélien de 2000 – succès qui lui a été attribué –, ce parti a acquis une dimension de représentant de la population chiite, largement défavorisée, du sud du pays. En 2005, il intègre le système institutionnel libanais, en bénéficiant d’un allié chrétien de taille, le Courant patriotique libre de Michel Aoun. La guerre lui aura permis de recouvrer la stature de seule organisation politique et militaire capable de défendre le pays, suscitant à la fois l’admiration mais aussi l’exaspération du reste des Libanais. La nécessité de renforcer l’armée libanaise se faisait sentir avant la guerre et à nouveau pendant la présente phase d’après-conflit. Les négociations qui semblent s’amorcer pour l’échange de prisonniers entre Israël et le Liban pourraient offrir un tremplin pour la reprise du dialogue national et pour les discussions à venir sur le désarmement du Hezbollah et son intégration éventuelle dans l’armée régulière. Afin de désamorcer toutes réticences à ce sujet, ces négociations gagneraient à s’insérer dans une dynamique bilatérale et régionale, notamment sur la question des fermes de Chebaa, leur occupation par Israël et leur restitution au Liban dans le cadre d’un accord global.

S. K. : Cette « reconversion » était déjà en route depuis mai 2000, date à laquelle l’armée israélienne a évacué le sud du Liban après avoir subi des années durant la résistance nationale libanaise, qui s’est transformée en résistance accaparée par le Hezbollah. Il se peut, comme je l’ai déjà dit dans un article paru au Liban l’hiver dernier, que pendant que ce parti fait de la politique, certains régimes arabes « laïcs » font du religieux. Je veux dire par là que la religion elle-même n’était plus l’axe principal de l’action politique du Hezbollah. Le militarisme était lui aussi loin d’être une préoccupation primordiale. Avec plusieurs députés au parlement et deux ministres, ainsi qu’un travail social et associatif sur le terrain, le Hezbollah dispose d’une grande marge de manœuvre pour occuper une part importante de la scène politique libanaise. La confirmation, récemment renouvelée par ses dirigeants, de l’absence de toute revendication, antérieure ou ultérieure à la dernière guerre, pour la création d’un Etat religieux, vient réconforter les autres composantes politiques et religieuses libanaises. La grande question, à mon avis, est de savoir si les autres acteurs veulent bien de ce parti au sein de la famille politique. Une acceptation renforcerait sa tendance à se démarquer de toute influence ou mainmise extérieure.

Quelles sont les conséquences de la guerre du Liban sur la situation en Palestine et en Israël ?

M. D. : Même si nombreux sont ceux, en Israël, qui souhaitent les dissocier, ces situations restent liées. Nous restons au cœur du conflit israélo-arabe. N’oublions pas que près de 400’000 réfugiés palestiniens vivent sur territoire libanais, dans des conditions souvent très difficiles. Le Hezbollah avait légitimé la capture des deux soldats israéliens sur la base d’une demande d’échange avec quelque 10 000 prisonniers, libanais et palestiniens, emprisonnés en Israël. Le bombardement continu de Gaza par Israël, depuis le début de l’année, a certainement contribué à la décision de Hassan Nasrallah de lancer son attaque surprise, avec l’idée qu’une pression sur deux fronts amènerait le gouvernement israélien à dépasser sa stratégie unilatérale et la cohorte d’opérations militaires menées depuis l’arrivée d’Ariel Sharon au pouvoir, et récemment relayées par Ehud Olmert. En Israël, le débat est lancé quant à la décision hâtive et impulsive du gouvernement Olmert de lancer une guerre de cette ampleur, sans réelle préparation militaire, ni objectifs clairs, en sous-estimant l’adversaire. Les prochains mois verront vraisemblablement la chute du cabinet de coalition actuel et le retour en force de la droite dure de Netanyahou.

S. K. : C’est un événement qui a donné une sorte d’espoir à la population des Territoires occupés. Cependant, les conséquences du conflit se limiteront à un effet psychologique car les données sont différentes dans les Territoires. Ainsi, le Hezbollah, malgré la dimension régionale de son action médiatique, se contentera de sa « victoire » nationale sur la scène politique libanaise et n’essayera pas d’étendre son expérience, sauf d’un point de vue théorique, à d’autres pays et notamment à la Palestine.

Dans quelle mesure la victoire du Hezbollah renforce-t-elle l’axe syro-iranien?

M. D. : Malgré des coûts humains et matériels considérables, la victoire stratégique incombe au Hezbollah, et plus directement à son chef, le Cheikh Nasrallah. La politique de l’Administration Bush en Irak, relayée par les incursions israéliennes dans les territoires palestiniens, aura eu pour conséquence de renforcer l’alliance circonstancielle qui unit le Hezbollah chiite au Hamas sunnite, à une Syrie laïque et à une puissance régionale iranienne, dont le rayonnement à l’intérieur de l’Irak n’est plus à démontrer. S’il est réducteur de ne voir dans le Hezbollah qu’un simple relais des intérêts de la Syrie et de l’Iran au Liban, il apparaît tout aussi évident que le Parti ne peut avoir lancé cette action sans consultation préalable de ses alliés régionaux. La Syrie se renforce de la puissance avérée du Hezbollah, en maintenant une vive pression pour la restitution du Golan, occupé et annexé par Israël, en échange de la paix. Quant à l’Iran, la puissance du Hezbollah freine les velléités israéliennes d’attaque de ses centrales nucléaires. Les risques pris par la Syrie et l’Iran auront été considérables, mais les avantages stratégiques acquis sont désormais supérieurs. A la veille de la prochaine publication du Rapport final de Brammertz, la visite de Kofi Annan en Syrie a rétabli le pays comme interlocuteur incontournable de tout règlement du conflit. Il en est de même pour l’Iran, dans son bras de fer avec les Etats-Unis sur le nucléaire.

S. K. : Tout d’abord, j’utilise le mot « victoire » du Hezbollah avec précaution. Il est vrai qu’il a remporté un succès militaire face à l’une des armées les plus fortes du monde. Il est vrai aussi qu’il y a eu une résistance remarquable des combattants libanais, et plus largement, de la population des zones visées car, il faut le constater, la guerre israélienne a touché en premier lieu les civils. Cependant, les pertes ont été colossales au niveau des infrastructures et des êtres humains. Pour ce qui est des relations entre l’Iran et la Syrie, il se peut que cette « victoire » renforce leur relation bien ancienne. En revanche, elle pourrait paradoxalement nuire à cet « axe » que les autres pays craignent. Dans toute politique, il y a d’abord des intérêts. Dès lors, il suffit que l’Iran parvienne à résoudre son problème avec les Occidentaux au sujet du nucléaire, ou que la Syrie reçoive des offres politico-économiques de la part des « autres », pour que l’axe en question s’affaiblisse ou change de nature. Cela nous ramène à la conclusion avancée: au Hezbollah de bien (ou mieux) jouer au prochain épisode, afin de s’éloigner, dans les limites du possible, de cet axe sans pour autant voir se dégrader ses relations politiques avec l’Iran et la Syrie. Il faut qu’il se considère comme une formation politique libanaise à part entière.

Pensez-vous que le résultat de la guerre du Liban montre un changement des rapports de force sur la scène régionale et internationale ?

M. D. : Le changement n’est pas structurel. Israël a toujours l’armée la plus puissante de la région (et la quatrième armée du monde), même si l’état-major israélien met en cause à présent sa stratégie militaire. Mais la puissance étant aussi une affaire de perceptions et de marges de manoeuvre, Israël est aujourd’hui confronté à un interlocuteur imprévisible qu’il n’a pu réduire à néant et dont il devra tenir compte. Deux scénarios peuvent en résulter: un durcissement des positions israéliennes, avec un nouveau gouvernement jusqu’au-boutiste qui souhaitera raviver le conflit pour annihiler définitivement le Hezbollah, ou l’amorce d’une nouvelle relation stratégique entre Israël et ses voisins, qui lancerait une dynamique de négociations sur de nouvelles bases. Pour les Etats-Unis, cette guerre aura aussi apporté la preuve de la détermination de l’Iran à maintenir sa position de puissance régionale et sa volonté, ainsi que celle de la Syrie, de résister aux projets américains de « nouveau Moyen-Orient ».

S. K. : Il y a déjà un grand changement au niveau militaire. D’un point de vue politique, les forces régionales qui ont soutenu l’action du Hezbollah se sentent victorieuses. Elles n’ont ni tort ni raison. Leur victoire dépendra de leur aptitude à l’exploiter. Les éventualités sont nombreuses et la période qui s’annonce sera faite d’incertitudes et de surenchères. C’est le jeu politique proprement dit qui va déterminer les vrais vainqueurs de ces événements dans les mois qui viennent. Les Israéliens vont étudier leur « défaite » en collaboration avec leurs alliés, régionaux et éloignés. Les potentats arabes vont demander à leurs soutiens occidentaux de les aider à étudier cette « victoire » afin d’éviter toute retombée imprévisible sur leurs trônes. Les Américains, très malmenés en Irak, se trouvent face à une « haine » grandissante au sein des populations arabes. Les Européens se cherchent, comme toujours, et tentent de montrer qu’ils ont une politique indépendante, mais il leur faudrait d’abord montrer qu’ils ont une politique tout court. La Russie observe et se distingue par une position opaque qui l’aidera peut-être à se réintroduire dans la région. La guerre israélienne et la résistance libanaise seront l’occasion d’une activité de réflexion assez intense ces prochains temps.

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  • Origine CERMAM
  • http://www.cermam.org/fr/logs/dossier/la_guerre_du_liban_consequence/
  • Publié le 12 décembre 2006