Le Dossier
La politique de l’immigration de l’UE
Djamila Youcef-Khodja, Doctorante à Paris VIII. Titulaire d'un DEA sur les relations euro-méditerranéennes

La libération des flux de population enclenchée par la mondialisation est l’une des préoccupations majeures des concertations internationales. De simples mouvements épisodiques et provisoires, le phénomène est peu à peu devenu permanent devenant ainsi un thème récurrent dans les discussions politiques. En 2005, à l’initiative de l’ancien secrétaire général des Nations-unies, Kofi Annan, une commission mondiale internationale sur l’immigration avait été créée. En 2005, les migrations sont le thème central du 13è sommet des chefs d’Etat d’Afrique et de France à Bamako et de la conférence eurafricaine de Rabat. Pour ce qui et de l’espace euro méditerranéen, la politique européenne semble s’offrir depuis quelques années une cure de jouvence en la matière, notamment avec la toute récente déclaration du Ministre français de l’Immigration et de l’Intégration, Brice Hortefeux qui déclarait fermement vouloir lutter contre l’immigration clandestine. Mais quelle est la pertinence de telles opérations de régulation dans l’optique d’ouverture que propose le projet de Zone de Libre Echange entre les deux rives pour 2012 ?
I- les politiques de l’immigration européenne : la cure de jouvence
A-l’immigration des pays du sud : le cordon salutaire pour l’Union européenne
Si un destin partagé entre les deux rives de la Méditerranée n’est pas le souhait de certaines prérogatives politiques, les flux migratoires qui transitent entre l’UE et le Maghreb sont bel et bien les traces d’un passé commun. Cet acquis entre les deux rives fait l’objet d‘une politique de plus en plus communautarisée de la part des pays européens. A l’instar de l’intérêt que suscite l’immigration à l’échelle mondiale, l’agenda de la politique européenne comporte un certain nombre de dispositions relatives à ce sujet (426 millions d’euros ont été distribués dans la région dans le cadre des mouvements de population-Meda 2000-2006). Jusqu’en 2000, les prérogatives communautaires et nationales tablaient sur l’immigration zéro pour tenter d’endiguer les flux d’immigration, surtout clandestine, des Pays Tiers Méditerranéens Mais si jusqu’il y a encore quelques années, ce type de considérations sécuritaires primaient dans la politique d’immigration de l’UE pour la zone Europe, certaines données laissent pressentir un changement sensible d’orientation. En témoigne le transfert dans le cadre du traité d’Amsterdam (1999) du chapitre « asile et politique d’immigration » du troisième volet du partenariat Euromed traitant de considérations socioculturelles au premier volet politique aux thèmes plus stratégiques. Les raisons de ce revirement ne sont pas dérisoires ; elles répondent à la logique du Partenariat qui est de créer une Zone de Libre échange d’ici 2012 et de pallier au vieillissement des populations européennes.

B- Le vieillissement de la population européenne
En effet, un rapport des Nations Unies de 2000 sur les migrations de remplacement pointe le vieillissement de la population européenne à l’horizon 2030 ainsi que la pénurie de main d’œuvre et des déséquilibres entre les parts d’actifs et ‘inactifs. Les Nations Unies ont projeté que le rapport actifs/ retraités pour l’Europe passerait de 4.06 en 2000 à 2.21 en 2050. Pour faire face à la diminution de sa population, l’UE devra accueillir 15 millions d’immigrants et 35 pour empêcher cette même diminution. De l’autre côté de la rive, 500 000 immigrants frappent chaque année aux portes de l’Europe soit le double de la demande vers les Etats-Unis et le Canada. 50% de la population a moins de 25 ans et le PIB par habitant dans ces pays est quatre fois inférieur à celui des pays européens Ce différentiel démographique amène les démographes- et économique- à qualifier cette situation de complémentarité « d’aubaine démographique » pour les deux côtés. L’option de l’ouverture est aussi valable pour ce qui contribue à la création progression d’une ZLE comme les transferts de fonds des immigrants dans leur pays d’origine.
C- Les transferts monétaires, les devises
En 2005, les migrants en Europe ont envoyé 14 milliards d’euros de transferts de fonds à destination de leurs pays d’origine ce qui constitue l’une des premières sources devises pour ces pays. Cependant, leur productivité est contestée car près de la moitié de ces fonds passe par des canaux informels et viennent grossir le marché parallèle. A moins d’une bancarisation plus sûre, ces devises constituent davantage un apport dans le développement économique des familles mais pas réellement du pays.
Tantôt considérée comme une aubaine démographique qui viendrait résoudre le problème du vieillissement les populations européennes, tantôt perçue comme un vecteur d’insécurité, la régulation de l’immigration en provenance des pays du sud oscille entre volonté d’ouverture et nécessité de réguler pays. Mais à qui profite la régulation ?
II - une cure de jouvence
Compte tenu des récentes déclarations, seule une certaine frange de l’immigration est désirée. En effet l’UE semble vouloir aspirer vers ses côtes les seuls profils hautement qualifiés quitte à provoquer la dérive du continent africain, privé de ses piliers pensants.
A- Fuite des cerveaux
Pour éviter la fuite des cerveaux, la proposition la plus importante est l’encouragement des migrants à développer des projets dans leurs pays d’origine. A ce titre, la Femise conseille à l’Europe d’investir dans la formation dans les pays d’origine c'est-à-dire organiser l’offre et la demande, la réguler en fonction de chaque partenaire et éviter la fuite fatale des cerveaux. Le paradoxe est qu’il faudra mettre en place un système régulateur qui vienne équilibrer le besoin de l’Europe de drainer vers elle des migrants de remplacement et de l’autre la nécessité d’optimiser la matière grise dans les pays d’origine. Sans de telles mesures ne va-t-on pas vers une liposuccion des cerveaux de la rive sud a profit de la rive Nord, une question d’autant plus d’actualité quand on a connaissance des objectifs de la stratégie de Lisbonne qui visent l’économie de la connaissance la plus compétitive du monde d’ici 2010.
B- Compétitivité à l’échelle internationale
Bien que le discours officiel prône un co-développement équitable entre les deux rives de la Méditerranéenne, il est tout de même à craindre que cette cure de jouvence ne se fasse au prix d’une véritable liposuccion pour les PTM, destiné à aspirer le meilleur de la rive sud surtout lorsque l’on connaît le projet de l’Union européenne de constituer, via la stratégie de Lisbonne lancée par le Conseil européen de mars 2000 qui cherche à favoriser en Europe l’économie de la connaissance la plus compétitive du monde d’ici 2010. Il existe en effet une compétition mondiale pour l’attraction des compétences et des talents face aux Etats-Unis et le Canada surtout que ces derniers pays disposent d’une législation plus souple plus à même d’attirer les profils hautement qualifiés. Cette démarche ne vise-t-elle pas une certaine aryanisation de la connaissance et par ricochet de la culture euro méditerranéenne. Que penser donc des considérations relatives à la citoyenneté européenne qui intègre les spécificités de ces arrivants ? Au-delà du thème de la citoyenneté, cette question amène à se poser, celle au sens large de la culture euro-méditeranéenne.
C- La défiguration culturelle
La question de l’identité des migrants va en réalité bien au-delà des considérations relatives à l’intégration, à la seule citoyenneté, aux droits à leur accorder, etc. L’idée est que la citoyenneté ne devrait plus être liée uniquement à la nationalité et romprait ainsi avec le concept de citoyenneté comme un jeu de droits basé sur une identité culturelle comme marque d’appartenance à une communauté politique. La migration donne en effet droit à nouveau concept de citoyenneté euro-méditerranéenne reconnaissant la diversité culturelle résultant des flux migratoires. La possibilité d’un statut mixte de citoyenneté accordé par l’Etat aux membres avec un ensemble de droits et obligations spécifiques en concordance avec les droits fondamentaux internationaux est à ce titre au cœur des débats. Et la première reconnaissance de ces migrants serait d’éviter de soulever de faux problèmes tels que le coût de l’immigration lorsque l’on sait ce que la jeunesse de ces derniers peut apporter aux économies européennes vieillissantes.
Conclusion
Si l’immigration demeure la bête noire des politiques, elle n’est que le mouvement du civil qui vient bousculer l’apathie des programmes ajustés dans les hautes sphères politiques. Elle révèle ainsi au grand jour les difficultés à intégrer les acteurs de la société civile dans des projets tels que le Processus de Barcelone d’une part et d’autre part les stratégies vampiristes qui sous des couvert de discours humanistes et tentent d’anesthésier et esthétiser les consciences de part et d’autre de la Méditerranée.
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- Origine CERMAM
- http://www.cermam.org/fr/logs/dossier/la_politique_de_limmigration_d/
- Publié le 10 août 2007
