Le Dossier
L'axe chiite: mythe ou réalité?
Mohamad Reza-Djalili, Professeur à l'Institut Universitaire des Hautes Etudes Internationales à Genève, et Vali Nasr, Professeur à la Naval Postgraduate School parlent de la montée du chiisme, ainsi que du "croissant chiite".Mohamad-Reza Djalili
Vali Nasr
L'antagonisme latent entre le pouvoir sunnite et ce qu'on appelle le "croissant chiite" est-il déterminé par des facteurs plutôt politiques ou plutôt religieux ?
Mohamad-Reza Djalili : Il existe dans les pays arabes du Moyen-Orient une véritable crainte par rapport au poids grandissant que prend le fait chiite dans la région. Si cette crainte a une dimension religieuse surtout dans les milieux sunnites très rigoristes et anti-chiites, les gouvernements sont plus soucieux des aspects politiques de cette question. Dans les pays qui comptent une communauté chiite importante, les sunnites accusent parfois les chiites d'être inféodés à l'Iran mais, plus généralement, ils sont préoccupés par l'effet d'exemplarité que peuvent avoir des mouvements chiites comme le Hezbollah sur les courants islamistes contestataires qui existent au sein de chaque pays. Là-dessus vient se greffer la montée en puissance de l'Iran qui inquiète les pouvoirs arabes en place.
Vali Nasr : Le conflit actuel n'est pas déterminé par un différend religieux mais par une lutte temporelle pour le pouvoir entre des communautés dont les identités sont définies et distinguées en fonction d'un critère confessionnel. Même si, historiquement, sunnites et chiites ont très tôt différé dans leur pratique de l'Islam, cette différence n'est pas la raison pour laquelle ils se disputent aujourd'hui le pouvoir en Irak. Dans cette compétition, l'identité chiite et l'identité sunnite jouent un rôle similaire à celui de l'identité ethnique dans d'autres conflits.
Jusqu'à quel point le croissant chiite pourrait-il influencer effectivement les rapports de force au Moyen-Orient ?
M.R.D. : Pendant ces trois dernières décennies, l'équilibre politique entre les deux grandes branches de l'islam s'est progressivement modifié en faveur du chiisme, bien que le sunnisme reste majoritaire au Moyen-Orient. Cette évolution est due essentiellement au succès de la révolution islamique en Iran. Par la suite, et parallèlement à la révolution islamique, la communauté chiite du Liban a connu une transformation. Elle s'est politiquement restructurée en grande partie autour du Hezbollah. Enfin, le renversement du régime de Saddam Hussein a permis aux chiites d'Irak, démographiquement majoritaires mais de tout temps politiquement minoritaires, de retrouver la place qui leur revient sur la scène politique de ce pays.
V.N. : Le rôle grandissant des chiites dans la politique intérieure et régionale du Moyen-Orient constitue une nouvelle donne, qui va se répercuter sur la compétition politique, sociale et économique. Cette évolution ne va pas, à elle seule, déterminer l'avenir du Moyen-Orient, pas plus que le Moyen-Orient ne deviendra le théâtre d'un grand conflit interconfessionnel. Ce qui est plus probable, c'est que les États et les acteurs politiques se mettront à répondre aux réalités politiques en ayant l'identité confessionnelle bien présente à l'esprit. C'est ce qu'on a vu, par exemple, à l'occasion de la guerre du Liban, où un conflit israélo-arabe a vite pris une tonalité confessionnelle.
Le conflit interconfessionnel irakien est-il susceptible de se répandre dans le monde islamique, et avec quelles conséquences ?
M.R.D. : Si la situation continue à se dégrader en Irak, la violence qui se développe dans ce pays peut avoir des effets contagieux et se répandre à l'extérieur. Les antagonismes confessionnels peuvent, par exemple, se prolonger dans les pays arabes riverains du golfe Persique où vivent des communautés chiites pas toujours heureuses du sort que leur réservent les sunnites au pouvoir.
V.N. : Ce qui se passe en Irak peut se répercuter sur l'ensemble du Moyen-Orient en durcissant les positions des sunnites et des chiites les uns vis-à-vis des autres, et aussi déterminer leurs réactions à la réforme politique, à la démocratie, à la puissance iranienne, aux rapports entre les acteurs régionaux et les Etats-unis. Si l'Irak sombre dans la guerre civile, plusieurs acteurs régionaux seront probablement impliqués dans le pays, et le conflit irakien connaîtra une extension régionale plus marquée.
Est-il possible qu'un pan-chiisme naisse de la confrontation avec la majorité sunnite dans le monde islamique ?
M.R.D. : Je ne crois pas à l'existence d'un arc ou d'un croissant chiite, et encore moins du pan-chiisme ni du « Grand chiitistan ». Si certains considèrent qu'il y a un arc chiite qui va des rivages de la Méditerranée orientale au cœur du sous-continent indien, ils doivent admettre que cet « arc » en pointillé est brisé à plusieurs endroits. Ces fractures reflètent bien la nature profonde du chiisme qui n'a jamais eu de caractère unanimiste, encore moins aujourd'hui qu'hier. D'ailleurs, l'instrumentalisation politique du chiisme contribue plus au renforcement de ses divisions qu'à son unité. De fait, la situation des chiites varie d'un pays à l'autre et ils réagissent plus en fonction d'un agenda national que de considérations pan-chiites. Cependant, l'existence d'un clergé chiite organisé et relativement bien structuré a produit des réseaux transnationaux qui permettent de développer des canaux d'influence, un Soft Power que peuvent utiliser certains pouvoirs et, bien sûr, le gouvernement iranien.
V.N. : Il n'existe pas aujourd'hui de pan-chiisme, pas plus qu'il n'y a de mouvement ou de leader – pas même en Irak – qui ait pris la tête des chiites. Ce qui existe, c'est un point commun aux chiites dans l'ensemble du monde arabe: leur exclusion du pouvoir. Et c'est pourquoi ils réagissent de façon similaire devant les perspectives d'élections, de réforme politique et de transfert de pouvoir. Les chiites ont des liens culturels entre eux et avec l'Iran, mais cela ne signifie pas qu'ils suivent ce dernier. C'est plutôt à la similarité des circonstances régionales qu'il faut attribuer la similarité de leurs réactions à la situation en Irak.
Quelles sont les conséquences du renouveau chiite à court terme et à long terme, au niveau international?
V.N. : Il ajoute une couche supplémentaire de complexité à la politique du Moyen-Orient. Il oblige aussi observateurs et acteurs politiques à adopter un nouveau paradigme pour examiner les rapports de force et les dynamiques internes dans la région. Il y a une nouvelle force en jeu qui va interagir avec les réalités existantes d'une façon inattendue, pour produire des résultats inédits.
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- Origine CERMAM
- http://www.cermam.org/fr/logs/dossier/laxe_chiite_mythe_ou_realite_1/
- Publié le 13 mars 2007
