Le Dossier
Libye, la fin des illusions
Comment expliquez-vous le retour spectaculaire de la Libye sur la scène internationale ?
Luis Martinez : Le régime libyen a entrepris des changements sous la contrainte conjointe de trois facteurs : les sanctions internationales, la dissidence islamiste et la menace d'une guerre préventive. Sous l'embargo (1992-2003), le régime a ressenti, pour la première fois, un sentiment de vulnérabilité extrême qui l'a amené à des changements. La violence islamiste (1995-1998), et surtout le renversement rapide du régime de Saddam Hussein, ont érodé la certitude de la Jamahiriya à se maintenir dans ce nouvel environnement international. Car jusque-là les sanctions internationales ne soulevaient pas une grande inquiétude et M. Qadhafi semblait s'accommoder de faire de la Libye, la Cuba de la Méditerranée. Aussi un petit vent de panique a-t-il soufflé sur Tripoli ; il a balayé les certitudes acquises sur les capacités du régime à résister à la pression conjointe d'une violence islamiste à l'intérieur et d'une menace de guerre préventive à l'extérieur.
Zidan Mohammed : Ce « retour » a été rendu possible par deux ensembles de circonstances assez particuliers, l'un régional et l'autre international. Sur le plan régional, la Libye a radicalement modifié sa politique à la fin du siècle dernier en s'orientant vers l'Afrique et en exprimant, à plusieurs reprises, son souhait de se retirer de la Ligue arabe. Sur le plan international, les événements d'Afghanistan et d'Irak ont modifié les règles du jeu dans la région du Moyen-Orient. Contrairement à la Syrie et à l'Iran, deux autres pays de « l'axe du mal », la Libye a saisi l'occasion de montrer sa volonté de faire de nouveau partie de la communauté internationale.
Qadhafi était soumis à un double défi, local et international. Comment s'en est-il sorti indemne ?

L.M. : Surmontant les trois défis qui le menaçaient (dissidence islamiste armée, sanctions internationales et tentatives de coups d'Etat), le régime est parvenu à survivre et a exploité les deux opportunités qui se sont offertes à lui : les attentats du 11 septembre 2001 et l'invasion de l'Irak. En fin tacticien, Mouammar Qadhafi a intégré la Libye dans « la guerre contre le terrorisme mondial » et a construit une image de son pays, d'eldorado en Méditerranée, qui contraste avec l'illusion pétrolière en Irak. Cette conversion s'accompagne d'un nouveau langage adapté au standard de la communauté internationale, où fleurissent les termes de transparence, de lutte contre la corruption et de démocratie.
Z.M. : À mon avis, ces deux défis sont très liés. L'affaire de Lockerbie a imposé aux autorités libyennes une gestion prudente sur le plan intérieur. D'ailleurs, le colonel Qadhafi lui-même a avoué récemment dans l'un de ses discours qu'il avait subi un chantage de la part de plusieurs personnes, parfois proches, qui le présentaient comme affaibli par l'embargo américain. Sur le plan extérieur, il a fallu à Qadhafi trouver une solution pour faire sortir son pays de l'isolement politique et économique, même partiel. Encore une fois, c'est la politique africaine de la Libye, avec l'implication personnelle de Qadhafi dans le projet de l'Union africaine, qui a tout changé. Le soutien inconditionnel des pays africains à la Libye dans le différend qui l'oppose à la fois aux Etats-Unis et à la Grande Bretagne, suite à l'affaire Lockerbie, soutien exprimé lors du sommet de Ouagadougou en juin 1998, a obligé les Etats-Unis et la Grande Bretagne à reconsidérer leurs positions. Il faut noter ici le rôle médiateur joué par des pays arabes tels que l'Égypte et l'Arabie saoudite dans le règlement de l'affaire Lockerbie.
Existe-t-il des réformateurs en Libye ?
L.M. : Pour Seif el Islam, probable successeur, la Libye ne doit pas reproduire les erreurs du passé. Bien au contraire, elle doit exploiter ses avantages comparatifs et offrir à ses nouveaux alliés un approvisionnement énergétique nécessaire et une coopération dans les domaines de la sécurité et des migrations. Les nouvelles élites qui émergent dans les domaines pétrolier et sécuritaire, formées aux Etats-Unis, marginalisent progressivement les « révolutionnaires » formés en Europe de l'Est et pour qui l'Afrique ou le monde arabe étaient le devenir de la Libye. Parmi ces nouvelles élites, la Libye doit résolument s'ancrer dans le monde occidental. Mais comment défaire sans remous le régime révolutionnaire ? Celui-ci dispose encore de « chiens de garde » qui n'apprécient pas les changements du régime.
Z.M. : Je pense qu'il y a une réelle volonté de réforme qui s'exprime chez les jeunes, avec à leur tête Seif el Islam, le fils aîné de Qadhafi, qui ne cesse de réclamer des réformes dans tous les domaines. Mais cette volonté de réforme peut-elle prendre le dessus sur les réticences de la vieille garde, notamment les « révolutionnaires » ? C'est toute la question.
La Jamahiriya peut-elle se démocratiser ?
L.M. : Je dirais que l'hypothèse d'un démantèlement progressif des structures politiques et sécuritaires du régime révolutionnaire est fort probable. Son rythme dépendra principalement du maintien de M. Qadhafi au pouvoir. De son vivant, on peut considérer que c'est à dose homéopathique que le démantèlement se fera. Il a déjà commencé avec la libération de quelques prisonniers politiques. Puis avec l'abolition de la « Cour du Peuple » (en janvier 2005, une directive du colonel Qadhafi au Congrès général du Peuple, a demandé l'abolition de la Cour du Peuple - procès politique secret -). En revanche, après sa mort, la Libye de Seif el Islam devrait vraisemblablement suivre le chemin balisé d'un régime autoritaire libéral. A cet égard, la constitution de la monarchie d'Idris (1951-1969) pourrait être réactualisée afin de réintroduire la liberté de la presse et le droit d'association. La levée des sanctions internationales a provoqué la résurgence de certaines revendications. En mars 2004, peu avant la visite de William Burns à Tripoli, un document signé par 108 membres de l'opposition a appelé à des réformes en Libye.
Z.M. : Dans la pensée « jamahiriyenne », issue du Livre vert écrit par Mouammar Qadhafi, cette question n'a pas lieu d'être posée. Car la Jamahiriya, qui signifie « l'Etat des masses », est une expression de la démocratie : la démocratie directe. Personnellement, je trouve que ce système, fondé sur le rassemblement du peuple dans des « congrès populaires de base », mérite d'être étudié sous son aspect théorique. En tout cas, en Libye, comme dans tous les pays arabes d'ailleurs, ce n'est pas le système politique qui pose problème mais d'autres questions fondamentales, comme le rapport Religion/Etat ou Tribu/Société, qui nécessitent un débat impliquant tous les membres de la société.
Qadhafi est-il encore un « révolutionnaire » ?
L.M. : En septembre 2003, la levée de l'embargo a laissé apparaître un homme vieilli qui gouverne depuis 1969 ! Le révolutionnaire Mouamar Qadhafi, l'opposant à l'échelon mondial, prône, une fois la soixantaine passée, la paix et ambitionne de jouer un rôle de « sage » à l'instar de Nelson Mandela et Gorbatchev. Force est de constater que la ferveur révolutionnaire des premiers temps a disparu. En effet, comme la monarchie d'Idris, la Jamahiriya est devenue un instrument politique au service d'une tribu, la Qadhafa, et un formidable instrument de richesse pour la famille de Qadhafi. Ce « rétrécissement » tribal du régime nourrit les critiques d'une population exaspérée par les choix incompréhensibles faits par le gouvernement et par le gâchis des ressources effectué au profit d'une minorité privilégiée. Dans une intervention « révolutionnaire », en février 2000, devant le Congrès général du Peuple, Qadhafi s'est emporté et a lancé à ses auditeurs : « La Révolution a-t-elle eu lieu pour que le revenu du pétrole soit dépensé à l'étranger en achat de Kleenex ? Ce n'était pas la peine dans ces conditions de faire des sacrifices pendant quarante ans » !
Z.M. : Pour moi, Qadhafi reste et restera toujours un « révolutionnaire », même s'il n'est plus un « révolutionnaire actif ». Il faut faire ici une distinction entre l'homme et le politique. Dans sa façon d'être comme dans sa pensée, Qadhafi n'a cessé de montrer son rejet du conformisme. En revanche, il est évident que le politique a beaucoup évolué. Qadhafi, l'anti-impérialiste des années 1980, n'était plus le Qadhafi des années 1970, très attaché au projet panarabiste, et le Qadhafi des années 1990, abandonné et préoccupé de trouver une issue à l'affaire Lockerbie, a cédé la place à un Qadhafi tourné vers l'Afrique et soucieux de normaliser les relations de son pays avec le reste du monde, y compris les pays occidentaux.
-- Luis Martinez
Directeur de recherche au CERI - Sciences Po. Auteur de La Libye : la conversion d'un Etat terroriste, London, Hurst, 2006 (à paraître).
-- Zidan Mohammed
Conférencier au département de Sciences Politiques, Université Ettahadi – Syrte (Libye). Diplômé en Droit de l'économie internationale et du développement, Université René Descartes – Paris V. Zidan Mohammed rédige une thèse de doctorat sur État et tribu dans le monde arabe à l'Université René Descartes, Paris.
Propos recueillis par Hasni Abidi
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- Origine CERMAM
- http://www.cermam.org/fr/logs/dossier/libye_la_fin_des_illusions/
- Publié le 1 janvier 2006
