Le Dossier
Mauritanie, une transition fragile
Entretien avec le Colonel Ely Ould Mahamed Vall, chef de l’Etat mauritanien
La Lettre du Cermam, LdC – Après les présidentielles, qui garantira le respect des textes et la pérennité du nouveau système et comment les dérives seront-elles évitées ?Ely Ould Mohamed Vall, E.O.V. – L’aboutissement du processus est l’établissement d’un Etat de droit où le Président disposera du pouvoir exécutif et le Parlement du pouvoir législatif. C’est pourquoi le nouvel élu, pour garantir le système, sera dans une position bien meilleure que la mienne, au plan tant interne qu’externe. Qui pourrait mettre le système en danger ? En posant cette question, on pense souvent à l’Armée. L’Armée, c’est elle qui a mis ce processus en marche. Elle est là, c’est une armée citoyenne, une armée républicaine sans ambition politique sous les ordres du pouvoir légalement constitué.
LdC – L’idée de l’ « homme indispensable » peut très bien germer dans l’esprit du prochain président. C’est dans ce sens que nous posons la question.
E.O.V. – Elle peut germer pendant son mandat de cinq ans renouvelable… mais jamais au-delà. Au-delà, il n’en aura pas le droit.
LdC – L’armée l’en empêchera-t-elle ?E.O.V. – Je crois que l’armée est garante des institutions et les institutions interdisent cela. Ce sont les institutions qui fondent l’armée, tout comme la police, la gendarmerie, la garde, les administrations, le Parlement. Ces organes concourent à la garantie des institutions. L’armée n’est pas tutrice d’un président élu. L’armée joue son rôle sous les ordres d’un Président et des institutions, et conformément aux normes républicaines.
LdC – On a vu néanmoins un certain nombre de pays où l’armée a permis de d’éviter des dérives et de désamorcer des coups d’Etat, et remis en place plusieurs fois le président élu.
E.O.V. – Oui. Ce que je veux dire, c’est que l’armée doit agir fidèlement à son employeur, qui sont les institutions légales. Son action ne doit pas prendre la forme d’initiatives…d’une tutelle de l’armée sur le pouvoir politique. Cela n’est pas acceptable.
LdC – Vous allez entrer dans l’histoire en étant l’instigateur du dernier coup d’Etat en Mauritanie.
E.O.V. – C’est bien ce que j’espère.
LdC – Est-ce qu’il y a eu concertation ou du moins contact avec des chancelleries occidentales ou certains pays voisins?
E.O.V. – Pas un seul instant.
LdC – Pas un seul instant. Pourtant, dans un contexte où les coups d’Etat étaient presque interdits… vous l’avez fait.
E.O.V. – Ce qui s’est fait l’a été par les Mauritaniens. Si les Mauritaniens avaient été contre, on n’aurait pas abouti à ce résultat, on n’aurait pas abouti au processus et peut-être même que le changement de régime n’aurait pas été jouable de la manière dont il s’est produit. C’est en cela que je dis que je n’ai rien fait d’autre que de légaliser ce que souhaitaient les Mauritaniens… C’est un référendum à l’envers si vous voulez.
LdC – Pourquoi le coup d’Etat ne s’est-il pas produit plus tôt ?
E.O.V. – Parce que cet événement est intervenu au moment où la situation était la plus mûre pour agir conformément à cet esprit. Parce que toute action prématurée risquait de n’être qu’une aventure et que toute action tardive risquait de ne pas rattraper les choses à temps. Il fallait saisir l’occasion. Le 3 août a été le moment le plus propice pour mener cette entreprise de cette manière.
LdC – Pourquoi avez-vous avez écourté la durée de la transition ?
E.O.V. – Nous avions pour objectif d’apprécier le temps nécessaire pour mener l’ensemble du processus électoral. Nos travaux de concertation ont été l’occasion de procéder à une évaluation de ce temps et c’est cette évaluation qui a été prise en compte.
LdC – Vous avez certainement un bon conseiller juridique en la personne de votre chef de cabinet. Mais peut-être vous dira-t-on un jour que la Constitution n’est pas issue d’une assemblée constituante mais plutôt d’un comité d’experts ?
E.O.V. – Ce texte constitutionnel sera soumis à référendum. Sa légalité ne pourra donc pas être mise en doute. Il ne peut y avoir de légalisation plus forte que celle conférée par le référendum. Et donc tant les partis politiques, la société civile et l’intelligentsia sont en mesure de faire campagne pour ou contre, selon leur point de vue.
LdC – On nous a fait état de la situation de 21 détenus islamistes qui seraient détenus depuis bientôt une année sans procès. S’agit-il d’une détention préventive ?
E.O.V. – Non, ce n’est pas une détention préventive. Un mois après le 3 août, trois cas de figure se présentaient : les personnes qui se considéraient comme des exilés politiques ; celles qui étaient condamnées et qui avaient perdu leurs droits civiques ; enfin, des dizaines de prisonniers, jugés ou en voie de jugement, pour des raisons politiques. Nous avons donc proclamé une amnistie, pour l’ensemble des détenus politiques, dont la majorité étaient des islamistes.
Ldc - Qui sont ces islamistes ?
E. O.V. - Ils se répartissent en trois groupes. Le premier groupe est constitué de ceux ayant une idéologie ou une appartenance à des partis dont la tendance pose un problème de gouvernance en termes politiques et non en termes de sécurité. C’est donc cette catégorie, la plus importante, qui a bénéficié de l’amnistie. Le deuxième groupe est composé de sept à huit personnes, recrutées et entraînées par le GSPC au sud de l’Algérie et dans la zone saharienne où se meut ce mouvement. Ce groupe a été envoyé en Mauritanie pour y opérer, et c’est à ce moment-là qu’il a été interpellé. Il s’agit donc d’un groupe recruté par une organisation terroriste, mais non d’un groupe politique. Le troisième groupe est le GSPC local mauritanien qui s’est formé dans une perspective djihadiste de combat en lien avec les GSPC algérien, saoudien et irakien. Il s’agit d’un groupe qui se préparait et qui a déjà effectué des vols d’armes et de véhicules. Ce n’est pas une arrestation restrictive. Ils sont confiés au juge d’instruction qui décidera de leur traduction devant la justice une fois clos le dossier d’enquête.
LdC – Les islamistes auront-ils leur parti politique ?
E.O.V. – Sur cette question, je suis très clair. Il n’y aura pas de parti politique au nom de l’Islam en Mauritanie, en tout cas pas tant que j’aurai à en décider.
LdC – Même sous un autre nom ?
E.O.V. – Même s’il changeait de nom ou de figure, même s’il change de barbe ou de ce que vous voudrez…Il n’y aura pas de parti islamiste en Mauritanie, pour la raison suivante : La Mauritanie est un pays à 100% musulman, elle est une République islamique depuis son indépendance. L’Islam est un élément d’unité pour nous, un élément d’union et non de désunion. Et nous sommes un pays d’une très grande tradition de tolérance religieuse. Nous sommes un pays de torouq (confréries religieuses). Imaginez un seul instant que l’on autorise un parti au nom de l’Islam, qu’est-ce qui va se passer ? Chaque tariqa aura son propre parti et chaque Faqih (savant religieux) réclamera un parti. C’est ce qui s’est passé dans un certain nombre de pays. C’est la porte à ouverte à l’inconnu.
LdC – Comment vous allez-vous régler la question de la représentation des islamistes ? Eux-mêmes se présentent comme modérés et affirment que la rue est de leur côté.
E.O.V. – Ils n’ont qu’à sortir dans la rue, on verra bien. Moi, je dis qu’ils n’ont ni la rue, ni le ciel, ni la terre, ni aucune ville. Les Mauritaniens sont parfaitement attachés à l’Islam et l’Etat mauritanien est un Etat musulman. L’Islam est une religion d’union pour tous les Mauritaniens. Le respect de la Constitution est primordial. Et la Constitution a proclamé que personne ne peut se prévaloir d’un parti au nom de l’Islam. Et s’ils sont musulmans, ils sont les bienvenus, s’ils sont islamistes, c’est autre chose.
LdC – Interdirez-vous un parti communiste?
E.O.V. – Non pas du tout. J’interdirais un parti juif, un parti chrétien. J’interdirais un parti religieux quelle que soit la religion. À supposer qu’on ouvre la porte aux partis religieux, le risque est de voir se répéter l’histoire des Talibans.
LdC – Plusieurs témoignages assez troublants évoquent des cas de torture et de mauvais traitements par la police. Quel est votre avis ?
E.O.V. – l’Etat mauritanien ne se positionne pas pour prendre les mesures de droit, de sauvegarde de ce droit et de sanctions. Il n’y a pas de doutes pour nous. Si quelqu’un se dit qu’il a été torturé ou maltraité peut en apporter la preuve ou un début de preuves…
LdC – Les familles des détenus parlent de 21 islamistes salafistes ayant subi des mauvais traitements. Que répondez-vous ?
E.O.V. – Je peux vous assurer que personne n’a besoin de torturer les détenus et qu’ils ne l’ont jamais été. Les familles se servent un peu de certains slogans pour essayer d’apitoyer. Je peux les comprendre. Les détenus sont sous contrôle de la justice et je ne vois pas comment qui que ce soit peut agir à leur encontre. Le ministre de la Justice est un homme issu de la société civile. On l’a choisi pour cela, pour la clarté, pour la transparence. Il est très sensible à ces questions.
LdC – Certains observateurs craignent que les Mauritaniens ne votent massivement pour le « parti parrainé par le colonel Ould Val ». On prête aux Mauritaniens la tradition de « voter pour le parti de l’administration », car ce serait le parti le plus « crédible ».
E.O.V. – Franchement, je ne cesse de répéter depuis le premier jour, et nous l’avons formalisé par la loi, que ni moi en tant que Président du Conseil, ni les membres de celui-ci, ni les membres du gouvernement, candidats à une élection. Nous n’aspirons pas à créer ou à parrainer un parti et nous observerons une neutralité totale. Ce qui sortira demain des urnes exprimera réellement la volonté des Mauritaniens.

LdC – Faites-vous entièrement confiance au gouvernement en place pour assurer une élection pluraliste ?
E.O.V. – Oui, parce que les aspirations de ses membres sont les mêmes que celles des autres Mauritaniens. Toutes les dispositions ont été prises. Nous avons créé une commission électorale totalement indépendante, qui a tous pouvoirs sur l’ensemble du processus électoral. Nous voulions, pour la période de transition, un gouvernement neutre et non pas de coalition. Une coalition ne fait que regrouper des partis qui sont en concurrence pour le scrutin.
LdC – La Mauritanie s’est distinguée par ses relations diplomatiques avec Israël. Une grande partie du monde arabe parle d’opportunisme politique. Qu’en pensez-vous ?
E.O.V. – Les relations avec Israël, je les aies maintenues c’est parce que je suis convaincu de leur bien-fondé. J’en suis convaincu, pas seulement d’un point de vue strictement mauritanien mais aussi d’un point de vue arabe. La solution du problème israélo-arabe et du problème palestinien passe par la paix, pas par la guerre. Pour faire la paix, il faut se reconnaître. Et pour cela, il faut nouer des relations.
LdC – Qu’en est- il de vos rapports avec la Libye ?
E.O.V. – J’ai normalisé les relations de mon pays, à l’intérieur comme à l’extérieur, il n’y a aucun problème. Ce qui est applicable à l’intérieur l’est aussi à l’extérieur.
LdC – Jusqu’en 2005, vous étiez le doyen des chefs de police du monde arabe et même du monde entier. À quoi attribuez-vous cette longue carrière ?
E.O.V. – Je n'ai été directeur général de la sûreté ni par vocation ni par volonté. J’aime à dire que j’ai toujours été l’homme le moins informé lorsque j’étais à ce poste, aussi paradoxal que cela puisse paraître. C’est le hasard. Je suis officier de carrière, je n’avais jamais pensé devenir un jour chef de la police et pourtant je le suis resté près d’une vingtaine d’années. Je me suis toujours demandé pourquoi ma longévité a été si grande. Je n’en sais toujours rien.
LdC – C’est votre sens de l’Etat qui a convaincu le colonel Taya et ses prédécesseurs de vous garder alors qu’ils avaient écarté leurs collaborateurs les plus proches.
E.O.V. – Je pense que je n’ai jamais eu de sentiments personnels dans ce que j'ai fait pour l’Etat.
LdC – La porte de la Mauritanie est ouverte aux observateurs désireux de contrôler le prochain référendum et les élections.
E.O.V. – Parfaitement. Toute organisation, tout Etat désireux d’envoyer des observateurs est libre de le faire. D’ailleurs le PNUD est déjà ici pour coordonner ce travail.
LdC – Avez-vous songé à votre avenir politique après les élections présidentielles ?
E.O.V. – A l’issue du processus, je quitterai toutes fonctions dans l’Etat et je prendrai ma retraite tranquillement. Et croyez-moi, j’en ai besoin.
--Colonel Ely Ould Mahamed Vall
Chef de l’Etat mauritanien
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- Origine CERMAM
- http://www.cermam.org/fr/logs/dossier/mauritanie_une_transition_frag/
- Publié le 18 avril 2006
