Le Dossier
Médias et Moyen-Orient
Gianluca Grossi s'intéresse au Moyen Orient depuis six ans. Pendant cette période, il a entre autres suivi de près la deuxième Intifada, la guerre en Iraq et au Liban, en tant que journaliste et cameraman. Ses reportages ont été diffusés par les trois chaînes de la Télévision nationale suisse (TSI, TSR, SF DRS) et par d'autres chaînes européennes. Ses reportages ont été diffusés par les trois chaînes de la Télévision nationale suisse (TSI, TSR, SF DRS) et par d'autres chaînes européennes. En 2004, il a reçu le 1er prix de l’Association des journalistes suisses (section Tessin) pour son reportage « One Day in Nablus ». En 2005, il a été nommé parmi les meilleurs reporteurs suisses.
Depuis la deuxième Intifada, vous avez couvert intensivement le Moyen-Orient en qualité de journaliste et d’opérateur de caméra indépendant. Cette période a-t-elle changé votre perception de la région?
Gianluca Grossi:Dans l’accomplissement de mon travail, je suis essentiellement deux voies: l’une qui me conduit à rapporter les nouvelles de l’actualité et à m’occuper des événements qui paraissent dans les principaux canaux d’information; l’autre qui me permet d’aller à la recherche de sujets moins connus, de rencontrer des personnes qui racontent leur histoire pour la première fois. Dans les deux cas, j’essaie de creuser la dimension humaine, de comprendre mes interlocuteurs et d’en dévoiler la vie réelle. Voilà, mon expérience de journaliste au Moyen-Orient m’a surtout permis d’établir un contact direct avec la population, de me placer derrière l’actualité « officielle » et d’en tirer une vision articulée et variée que j’essaie toujours de renvoyer à mon public. C’est ma formule préférée.
C. Sulmoni. Quel type de difficulté rencontrez-vous le plus souvent au cours de votre travail sur le terrain?
G. Grosso. La difficulté majeure réside dans les dangers que l’on doit affronter, par rapport à des situations de conflit ou de guerre. Si la population civile est la première victime d’une telle situation, les journalistes aussi doivent forcément se confronter à la violence et apprendre à gérer l’inconnu pour arriver finalement à relater leur histoire. Cependant, il n’existe guère de situations sans risques.
C.S. Surtout en cas de conflit, les journalistes deviennent cibles et victimes de plusieurs entités: militaires, services de sécurité, groupes armés, milices… Avez-vous été empêché de faire votre travail, et par qui le plus souvent?
G.G. Mon travail peut être compromis par deux scénarios habituels: les risques excessifs imposés par une situation contingente et qui me forcent à abandonner le terrain ou à remettre ma cassette dans les mains de militaires, policiers ou délégués de groupes armés. J’ai souvent entendu qu’une scène particulière n’aurait pas pu être filmée pour des raisons de sécurité. Dans des situations de guerre, ce sont les militaires ou les miliciens qui décident de ce qui ne peut pas être filmé. Il est arrivé que l’on m’empêche (comme à mes collègues) de filmer des groupes armés dans la rue ou bien des militaires dans une zone précise. Ou bien encore d'être empêché par la police de tout filmer après un attentat. La justification qui est toujours donnée aux journalistes est celle-ci: «Vous ne pouvez pas filmer pour des raisons de sécurité ». On ne comprend pas toujours de quelle sécurité (et de qui) il s'agit.
C.S. Selon quels critères réalisez-vous vos reportages?
G.G. Quand je m’occupe d’une nouvelle d’actualité, d’une breaking news par exemple, j’essaie toujours de reconstruire et de relater l’événement selon le principe journalistique : « Où, quand, qui, comment », qui est à la base d’un travail objectif. Cependant, je cherche constamment à encadrer et à offrir une première explication qui permette aux spectateurs de mieux saisir la nouvelle. Je crois dans le pouvoir des images, dans la vérité des images. Les images sont toujours subjectives, parce qu'elles sortent de l'oeil du cameraman. En tant que journaliste et cameraman, je confie mon expérience individuelle dans mes images. La subjectivité est un critère de vérité. La douleur qu'on ressent devant la scène d'un massacre provoqué par une bombe est subjective. Mais si cette subjectivité peut passer à travers les images, elle atteint les spectateurs. Elle les atteint comme une donnée de la réalité. Et alors elle devient objective.
C.S. Quelles sont les images les plus convoitées par les médias occidentaux?
G.G.Les médias occidentaux reçoivent un flux continu d’images du monde arabe. Il s’agit, presque toujours, d’images liées à des faits d’actualité et envoyées par les agences de presse. Ce flux est si nourri qu’il laisse peu d’espace à la soif d’autre chose, c'est-à-dire d’images « différentes » qui permettent de saisir ce qui se cache au-delà de l’actualité, de s’apercevoir de l’individu et de sa société, et d’en entendre la voix.
C.S. Y a-t-il des questions fondamentales ou urgentes au Moyen-Orient systématiquement ignorées par les médias internationaux?
G.G. C’est sûr. Plusieurs courants traversent les Etats et les sociétés du Moyen-Orient, qui ne consistent guère en une réalité homogène et statique mais sont plutôt composés d’univers en mouvement. L’Occident a choisi d’ignorer tout cela, je crois en raison d’une paresse intellectuelle et, ce qui est encore plus grave, d’un parti pris. Il est plus facile de considérer le monde arabe comme un bloc granitique et de s’abandonner aux définitions préconfectionnées et faussement « omnicompréhensives ». L’admission de l’existence d’une réalité complexe et dynamique forcerait l’Occident à revoir ses étiquettes confortables. Il suffirait de penser à la question féminine, à ceux qui se battent pour la liberté d'expression, aux choix de certains individus (des hommes, des femmes) qui bouleversent la société et dont, en général, on ne parle pas assez.
C.S. Quelle différence y a-t-il entre les médias arabes et les médias occidentaux par rapport aux reportages au Moyen-Orient?
G.G. Les médias arabes offrent généralement aux pays musulmans une couverture constante de la réalité. En Occident, les médias réagissent plutôt aux nouvelles d’actualité et ils négligent le sujet quand il n’est pas assez éclatant ou d'actualité. A mon avis, leur intérêt pour cette région n’est pas constant, ni cohérent.
C.S. Quelle perception faussement négative de la région le public occidental devrait-il modifier, et comment ?
G.G. Il faut changer la perception du Moyen-Orient et, plus en général, du monde arabo-musulman comme entité monolithique et statique. Plusieurs choses se passent dans ces sociétés qui devraient être rapportées. Voilà, c’est à travers le reportage journalistique et surtout le témoignage direct que cette perception profondément erronée pourrait être corrigée.
Propos recuillis par Chiara Sulmoni

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- Publié le 24 janvier 2008
