Le Dossier
Pays du Golfe: un boom économique
Alors qu’une bonne partie de la planète s’interroge sur les conséquences conjuguées de la crise financière des « subprimes » et de l’inévitable ralentissement de l’activité aux Etats-Unis, c’est avec une réelle confiance que les monarchies du Golfe appréhendent l’avenir immédiat en matière de conjoncture économique. Pas de récession en vue donc ni même de trou d’air marqué pour la croissance du Produit intérieur brut (PIB) et cela bien que la vigueur de l’inflation constitue un élément sérieux d’inquiétude.
Akram Belkaïd
Journaliste et essayiste
Conseil de coopération du Golfe :
Un boom économique durable mais quelques nuages aussi
Selon le consensus des économistes interrogés régulièrement par l’agence Bloomberg, la croissance moyenne du PIB régional devrait être en effet de 6% pour les deux prochaines années (contre une croissance moyenne de 7,3% depuis 2002). On est loin ainsi des 2% attendus pour l’Amérique du Nord ou la zone euro.
Deux points majeurs doivent être pris en considération en ce qui concerne l’évolution récente des économies du Conseil de Coopération du Golfe (CCG). Le premier concerne le fait que, contrairement à ce qui s’était passé au cours des précédents booms pétroliers, les pays concernés ont su éviter l’écueil du gaspillage et mieux gérer leurs surplus budgétaires créés par la hausse des cours du pétrole. Le second point est tout aussi important puisqu’il est relatif à la réalité concrète de la diversification des économies de la région avec une véritable montée en puissance du secteur hors-hydrocarbures.
Une gestion prudente de la cagnotte pétrolière
Selon une note de recherche publiée par les économistes de Merrill Lynch au mois de janvier dernier, les six membres du Conseil de coopération du Golfe ont réussi à épargner plus de 80% des recettes pétrolières engrangées depuis cinq années. La performance mérite d’être signalée car cette épargne est trois fois plus importante que celle que les monarchies du CCG avaient accumulés lors des derniers chocs pétroliers. L’excédent budgétaire cumulé est un autre élément qui dénote la rigueur avec laquelle la manne pétrolière a été gérée au cours des dernières années. Depuis 2002, il s’est élevé, pour les six pays, à 730 milliards de dollars ce qui, à titre de comparaison, représente l’équivalent du déficit commercial annuel des Etats-Unis. Les politiques budgétaires au sein du GCC sont d’ailleurs assez similaires avec des lois des finances le plus souvent bâties sur des hypothèses très prudentes pour ne pas dire conservatrices.
C’est le cas par exemple du Sultanat d’Oman où le gouvernement a établi son budget pour l’exercice 2008 sur la base d’un baril à 45 dollars. Cette prudence permet, comme le note la mission économique française de Mascate, lorsque survient la fin d’exercice, d’affecter les recettes additionnelles au remboursement de la dette et à la constitution du portefeuille d’avoirs extérieurs. C’est par cette même approche que les Emirats Arabes Unis (EAU) dégagent des ressources supplémentaires afin d’abonder leurs fonds souverains. Dans tous les cas, il s’agit aussi de limiter au maximum les dépenses publiques budgétées et de ne pas succomber à la tentation d’une plus grande redistribution de la manne pétrolière par le biais, notamment, de subventions ou de la création de nouveaux emplois publics.
Pour les deux prochaines années, cette politique ne devrait pas être modifiée. Elle reposera donc sur le même mécanisme : prévisions budgétaires établies sur la base d’un prix du baril délibérément sous-évalué et affectation des surplus budgétaires aux instruments de gestion des avoirs extérieurs sans oublier, bien entendu, le financement de projets de développement.
Une diversification économique bien réelle
Après avoir longtemps été qu’une vaine incantation, le slogan de la diversification économique décrit désormais une réalité. Pour preuve, en 2003, le secteur hors-hydrocarbures a contribué à la croissance globale du GCC à hauteur de 49%. Trois années plus tard, conséquence des réformes en matière de législation des investissements, des privatisations et des ouvertures au capital étranger, cette contribution a atteint 86%. En clair, la création de richesses dans le Conseil de coopération du Golfe n’est plus cantonnée à la simple production de pétrole ou de gaz naturel. Au contraire, la multiplication de projets industriels et de service fait de la région l’une des zones parmi les plus dynamiques du monde.

Industrie lourde ou légère, services financiers et boursiers, infrastructures de transport maritime aérien ou maritime, mais aussi complexes touristiques, le Golfe est un gigantesque chantier qui mobilise à lui seul le tiers du parc mondial de grues. D’ici à cinq ans, les investissements déjà planifiés totalisent le total impressionnant de 1.700 milliards de dollars. Outre la volonté de jouer un rôle dans la recomposition du paysage industriel mondial – notamment par le biais des zones franches – les pays du CCG entendent aussi devenir une plate-forme d’envergure pour les opérations logistiques et le transport aérien. Les compagnies aériennes régionales Gulf Air, Emirates ou Etihad se positionnent ainsi en tant qu’opérateurs incontournables pour les flux touristiques entre l’Europe, le sous-continent indien et l’extrême-Orient.
Mais l’inflation gâche la fête…
Tout boom économique a ses conséquences négatives et les monarchies du Golfe ont fort à faire pour juguler une inflation galopante. Alors qu’elle oscillait entre 2% et 3% au début des années 2000, la hausse du coût de la vie atteint des records historiques au Qatar et aux Emirats arabes unis (+ 12% et + 10%) de même qu’en Arabie Saoudite et dans le Sultanat d’Oman (+7%). Signe de la maturité politique grandissante de la région, un véritable débat a lieu aujourd’hui dans la région sur les raisons de cette inflation et, surtout, sur la manière de la contrer.
Pour de nombreux experts, la hausse du coût de la vie est due au boom économique et à l’importante circulation de liquidités. A cela s’ajoute la pénurie de logements qui, au Qatar comme aux Emirats, avive l’inflation au point que les gouvernements de ces deux pays ont décidé de limiter les augmentations de loyer. Mais une autre explication met en cause le lien fixe – ou peg – qui existe entre les devises de la région et le dollar américain. La faiblesse de ce dernier et les multiples baisses de taux décidées par la Réserve fédérale américaine (Fed) ont pour effet d’augmenter l’inflation importée dans les pays du Golfe. Du coup, la nécessité de modifier le peg entre dollar et devises du Golfe est un sujet abordé de manière presque quotidienne dans la presse régionale. Entre rumeurs, annonces officielles et démentis, il est encore trop tôt pour savoir ce que les gouvernements entendent faire et s’ils comptent imiter le Koweït qui, en mai 2007, a décidé de réévaluer son dinar en l’indexant sur un panier de monnaies dont l’euro et le yen (le dollar garde toutefois une large place dans ce panier). En attendant, le Qatar et les Emirats arabes unis étudient officiellement la question.
Le scénario le plus envisageable est, non pas la suppression du peg entre les monnaies de la région et le dollar mais une réévaluation des premières. Cela permettrait ainsi de diminuer le coût des importations (souvent libellées en euros) sans remettre en cause le lien avec le billet vert. Ce compromis aurait pour avantage d’éviter que les monarchies de la région ne donnent l’impression d’infliger un signe de défiance au dollar et donc aux Etats-Unis. On le voit, ce dossier a une composante politique non négligeable ce qui explique les atermoiements des gouvernements alors qu’une grande partie des milieux d’affaires du Golfe ne cesse de critiquer la faiblesse artificielle des monnaies régionales.
… Et la question iranienne est dans toutes les têtes
L’autre nuage qui plane sur les économies du Golfe concerne bien entendu le bras de fer qui oppose l’Iran et les pays occidentaux en tête desquels les Etats-Unis qui entendent isoler la République islamique sur le plan politique mais aussi et surtout économique. Avec plus de 10.000 entreprises iraniennes installées dans le CCG, le plus souvent via de simple boites postales ou des sociétés écrans, les conséquences d’une intervention militaire américaine contre l’Iran seraient néfastes pour l’activité commerciale dans les pays du Golfe. Pour l’heure, ces derniers refusent de s’aligner sur la position américaine et tentent d’amener l’Iran à adopter une position moins radicale. C’est le sens de la présence historique du président Ahmadinejad lors de la dernière réunion du CCG à Bahreïn.
Pour autant, la région qui est en passe de transformer son pari de devenir un pôle d’attraction pour touristes, est consciente du risque économique que font peser sur elle les Etats-Unis en tentant d’isoler l’Iran. Tout autant que le risque terroriste que personne n’ose évoquer dans la région mais qui est dans toutes les têtes, une attaque américaine contre l’Iran fait partie de ces scénarios noirs qui pourraient gripper la machine économique du Golfe et freiner ainsi le boom historique qu’elle connaît depuis 2002.
De même, on voit mal comment les monarchies du CCG pourraient longtemps résister aux demandes répétées des Etats-Unis qui exigent d’elles plus de coopération dans le cadre des sanctions infligées aux entreprises iraniennes notamment les banques. Jusqu’à présent, les intérêts économiques iraniens ont su s’aménager des voies de contournement des sanctions américaines et de l’ONU par le biais de prises de participation dans des entreprises du Golfe voire par le biais d’implantations directes. En s’attaquant aux banques iraniennes et à leurs avoirs étrangers, les Etats-Unis ambitionnent de mettre à bas cet édifice. Sont à terme visées, toutes les banques dont une partie du capital est détenue par des intérêts iraniens. C’est le cas par exemple de la Future Bank de Bahreïn, propriété aux deux tiers de banques iraniennes (Mellia et Sadirat) et qui vient de faire l’objet de sanctions américaines. Mise au ban de la communauté financière internationale, cette banque va avoir du mal à financer les opérations de négoce qui existent entre l’Iran et le Golfe. Et si Washington exige et obtient la généralisation des sanctions à tout le tissu économique mixte qui lie l’Iran et le Golfe, il est évident que les monarchies du GCC se trouveront face à une situation inextricable qui relèguera à l’arrière-plan la question du dollar et des devises régionales.
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- Origine CERMAM
- http://www.cermam.org/fr/logs/dossier/pays_du_golfe_un_boom_economiq_2/
- Publié le 31 mars 2008
