Edito
Communiquer !
Pourrait-on dire qu'à mesure que les moyens de communication deviennent de plus en plus performants, la qualité de la communication se détériore ? L'« affaire des caricatures » semble le confirmer. Mais ce n'est pas un paradoxe. Les moyens de communication modernes nous rapprochent, réduisent les distances planétaires, mettent en contact des nations, des sociétés, des peuples qui autrefois ne se côtoyaient guère. Etant donné la diversité des genres humains, les frictions sont inévitables. Mais en même temps salutaires, même s’il est bien sûr malheureux que des personnes doivent payer de leur vie pour que les peuples commencent à mieux se comprendre.
Il est évident que les caricaturistes danois ont abusé de la liberté d'expression. Il est stupide et excessif d'affirmer que la liberté de la presse est une valeur absolue de la démocratie. Ceux qui le font sont des fondamentalistes de la liberté, aussi fanatiques que d'autres extrémistes qui ne reconnaissent aucune exception, aucune limite à leur propos. Bien au contraire, toute liberté a des limites, la plus reconnue étant de ne pas nuire à autrui : ma liberté s'arrête là où la vôtre commence. Or, les caricaturistes danois ont oublié cela. On n'a pas le droit de « tout faire » au nom de la liberté, de la démocratie. Dans le cas présent, il ne s'agissait pas d'une atteinte physique à autrui, mais d'une très grave atteinte morale. La démocratie n'est pas remise en danger sous prétexte que les journaux ne publient pas tout (par exemple, des photos particulièrement choquantes pouvant heurter les sensibilités). La perte de l'information est insignifiante lorsqu'elle est mise en balance avec la détresse morale causée aux personnes. La liberté de la presse est donc relative, pas absolue.
Autre problème : la récupération politique de cet incident, malheureusement inévitable, que ce soit par l'extrême-droite xénophobe européenne (soi-disant pour « ouvrir le dialogue ») ou par certains régimes du Moyen-Orient en manque de légitimité. Ces derniers oublient-ils que les images d’ambassades brûlées confirmeront tous les mythes dont se nourrissent les extrémistes occidentaux ?
La communication immédiate et par l'image a vaincu l'espace et les barrières linguistiques, mais pas l'ignorance et les amalgames faciles. Entre temps, la vaste majorité, de part et d'autre, n'aspire qu'à la paix et à l'entente mutuelle – en tout cas, je le crois ! La société civile doit en permanence reconstruire, avec modestie et dans le temps, ce que les têtes brûlées détruisent de façon irréfléchie.
-- Victoria Curzon Price
Présidente du CERMAM
Professeur d'économie politique à l'Université de Genève
Lien permanent vers cet article (permalink)
- Origine CERMAM
- http://www.cermam.org/fr/logs/editorial/communiquer/
- Publié le 25 mai 2006
