Lettre du Cermam

Edito

Identités et multiculturalisme

Durant la deuxième moitié du 20ème siècle, les démocraties libérales d'Europe occidentale sont devenues des sociétés multiculturelles. Dans un sens, elles l'ont voulu : elles ont fait appel aux travailleurs immigrés lorsqu'elles en avaient besoin, elles ont accueilli des réfugiés politiques de tous bords et de tous pays – un peu par mauvaise conscience, suite aux crimes perpétrés par les nazis. Mais ces mêmes démocraties n'ont jamais douté que les immigrés s'adapteraient naturellement et spontanément à elles. La tolérance appellerait la tolérance, une harmonie naturelle s'imposerait d'elle-même, et en moins de deux générations, les nouveaux arrivants seraient devenus des citoyens « comme les autres ». C'est que la philosophie des Lumières, sur laquelle reposent toutes les démocraties libérales, croyait en l'universalité des droits de l'homme et en la rationalité humaine. Un citoyen hollandais, français, ou britannique avait des droits et devoirs en tant que citoyen, indépendamment de sa couleur, de sa religion ou de son sexe. Armées d'une telle philosophie, les sociétés européennes pouvaient, sans crainte, accepter des vagues successives d'immigrants venus du monde entier.

Le réveil fut rude. Les attentats de New York, Madrid et Londres ont été commis, en partie, par des citoyens britanniques, allemands, français, espagnols, australiens, américains… Le meurtrier de Theo Van Gogh, Mohamed Baiyeri, était citoyen néerlandais. Le modèle d'intégration spontanée, en tout cas pour ce qui est des populations musulmanes, a du plomb dans l'aile.

Et pourtant, il n'y en a pas d'autre. On pourrait, à la marge, améliorer un peu l'accueil (obliger les femmes d'immigrés à suivre des cours de langue ? obliger les candidats à la naturalisation à suivre des cours d'histoire et de civisme ? ne pas accepter des religieux ne parlant pas la langue du pays ?). Mais à la base, les démocraties libérales ne peuvent pas changer de modèle d'intégration à l'égard de leur population musulmane sans se renier, sans revenir des siècles en arrière.

Cependant les identités tribales restent vives. Demandez à un hooligan anglais ce qu'il pense de la philosophie des Lumières ! Si les Lumières représentent sans doute un immense pas en avant dans la civilisation, elles représentent un idéal relativement jeune par rapport à des systèmes plus anciens, plus tribaux, plus instinctifs. En réalité, nous sommes bien loin de vivre selon l'utopie de la tolérance, de l'égalité et de l'humanisme. Le racisme, banni par l'idéal humaniste et condamné par la loi, reste une réalité, cause de discrimination et de mal-vivre parmi les populations immigrées.

Le défi est donc immense. Et le fait que tout immigré possède une double identité, celle de son pays d'origine et celle de son pays d'accueil, ne simplifie pas les choses. Lorsque les deux pays en question sont en paix, au moins l'immigré ne souffre pas d'un conflit d'identité. Lorsqu'ils entretiennent des relations antagonistes, l'immigré risque de se sentir déchiré. Les musulmans d'Europe sont particulièrement vulnérables à ce titre, car ils portent une triple, voire une quadruple identité : ils peuvent être, par exemple, français, algériens, arabes et musulmans à la fois. C'est beaucoup !

Pourtant l'individu à identités multiples n'est pas forcément un écorché vif (voir les Suisses) pour autant que le citoyen n'oublie pas son individualité – et celle des autres. Ce sont les amalgames qui créent les conflits !

-- Victoria Curzon Price
Présidente du Cermam

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  • Origine CERMAM
  • http://www.cermam.org/fr/logs/editorial/identites_et_multiculturalisme/
  • Publié le 24 mai 2007