Edito
Liberté d’expression et « gaffe » papale
S’il est une valeur largement partagée dans les démocraties, c’est bien celle de la liberté d’expression. Le philosophe allemand Jürgen Habermas la considère même comme le socle de la démocratie en affirmant que c’est dans la « sphère publique » que les idées jaillissent et se confrontent, que la communication s’établit, que la délibération se fait et que le compromis se dégage, que des solutions rationnelles et bénéfiques pour la société pourront être trouvées. Ainsi, par l’intermédiaire du débat, véhiculé par les différents médias, une opinion publique se forge et l’être humain peut graduellement s’émanciper, passant d’un système autocratique à la démocratie.
A la base de la démocratie se trouvent les droits de l’homme : droit à la vie, à l’intégrité de la personne, à sa liberté de pensée et de conscience et, finalement, à la propriété matérielle. Ces valeurs sont l’œuvre des philosophes des « Lumières » du XVIIIe siècle, et elles continuent d’inspirer la vie publique démocratique de nos jours. Mais sont-elles pour autant universelles ? Les philosophes des Lumières ne se posaient pas cette question. Pour eux, tous les homme naissent avec ces droits. En revanche, notre génération est obligée de se poser cette question, car nombre d'Occidentaux constatent une très grande difficulté de dialogue, dans certains domaines, avec leurs amis musulmans.
Il s’agit bien sûr du fait religieux. Pour les Occidentaux il va de soi que la liberté d’expression englobe la religion, même jusqu’à l’extrême limite du mauvais goût (une image de la Vierge Marie berçant un rat, par exemple, ou la fameuse crucifixion de Picasso, qui montre le Christ avec le corps d’un homme et le visage d’un loup). Cela provoque un haussement d’épaules, un mouvement d’humeur, rien de plus. Pour les croyants (il y en a, je vous assure) c’est évidemment choquant et à la limite désespérant, et les incite – peut-être – à de plus grands efforts pour répandre la parole de Dieu. Mais rien dans tout cela ne leur donne le droit de punir ces manifestations, même « diaboliques ». C’est que pour l’Occidental, depuis que les Lumières ont fait leur œuvre, la religion n’a de sens que si elle est librement consentie. Donc, plus de conversions par la force, et partant, plus de punitions pour hérésie. C’est du passé. C’est également pourquoi, depuis les Lumières, nous avons séparé le pouvoir temporel du pouvoir spirituel. Cela a mis fin aux guerres de religion et nous a permis de développer le monde moderne.
Loin de moi l'idée de vouloir commenter la « gaffe papale » dans le détail – il s’agit selon toute vraisemblance d’un point théologique complexe qui échappe largement au simple professeur d’économie que je suis. Mais la réaction verbale a été violente, des manifestations haineuses ont eu lieu, une mort en a peut-être été la conséquence. Heureusement, ce n’est pas allé plus loin. Plus inquiétants sont les terroristes qui citent le Coran pour justifier leurs actes. Je veux bien croire qu’il s’agit de quelques fous qui instrumentalisent un livre sacré dont le message est essentiellement pacifique. Mais comment peuvent-ils justifier de tels actes barbares ? Si Habermas a raison, ce n’est qu’à travers le dialogue sur la place publique que nous arriverons à nous comprendre et, malheureusement, le dialogue entre musulmans et Occidentaux semble très difficile, précisément dans ce domaine.
-- Victoria CURZON PRICE
Présidente du CERMAM,
Professeur d'économie
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- Origine CERMAM
- http://www.cermam.org/fr/logs/editorial/liberte_dexpression_et_gaffe_p/
- Publié le 10 octobre 2006
