Kiosque
L’Épopée de Gilgamesh en BD (1)
Le peu que je savais de l’Épopée de Gilgamesh, encore récemment, était qu’il s’agissait d’un mythe du Proche-Orient ancien, dont certains éléments se retrouvent dans les textes bibliques, notamment l’histoire du Déluge. Je me disais que le jour où je voudrais en savoir plus, je commencerais par ouvrir une encyclopédie, dans laquelle je lirais un résumé de cette épopée, résumé forcément aride et que j’aurais vite oublié, à moins d’avoir une motivation particulière pour approfondir le sujet.
Gwenn de Bonneval et Frantz Duchazeau ont entrepris d’adapter en bande dessinée, c’est-à-dire de rendre accessible au public d’aujourd’hui, ce poème épique qui remonte aux toutes premières civilisations dotées d’une écriture, séparées de nous par une infinité de strates et d’intermédiaires, dont les références et les modes de narration sont immensément éloignés des nôtres. La réussite de l’entreprise est à la hauteur de son audace. Un trait stylisé, d’un hiératisme voulu (l’aspect de certains personnages a visiblement été inspiré par les statuettes sumériennes du musée du Louvre), et cependant d’une grande beauté plastique, rendu fluide grâce à une mise en page dynamique et un travail scénaristique remarquable : on peut désormais suivre sans lassitude les aventures de ce roi d’Uruk « aux deux tiers divin, pour un tiers humain ».
Ce qui nous est conté fait penser à un minerai mal dégrossi (les rapports humains apparaissent empreints d’une grande brutalité), à une gangue primitive d’où seraient sortis ultérieurement d’autres récits fondateurs : ceux de la Bible en effet, mais aussi, entre autres, les mythologies égyptienne et gréco-romaine. Il faut toutefois se méfier des raisonnements « évolutionnistes ». Pour reprendre une idée de Claude Lévi-Strauss, toute société humaine est adulte (j’ajouterais que ce sont les individus qui ne le deviennent pas toujours).
Précisément, on voit dans Gilgamesh une civilisation, déjà tentée par le totalitarisme, qui découvre avec stupeur un « sauvage », lequel en outre se révèle « bon ». On y voit aussi, comme dans la Genèse, une divinité qui crée un humain en pétrissant de l’argile. Bien sûr, l’origine de notre espèce est une question encore non résolue et fort controversée. Mais avec quoi jouons-nous lorsque, tout enfants, nous accomplissons notre premier acte créatif ? Avec de la pâte à modeler, ou son équivalent. J’ignore l’effet que produira cette BD sur le bédéphile moyen, mais elle fera en tous cas les délices des anthropologues et des psychanalystes.
Gwenn de Bonneval & Frantz Duchazeau, Gilgamesh – Le Tyran, Dargaud (Coll. Poisson-Pilote), 2004.
-- Philippe Jacques < / em>
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- Publié le 26 mai 2006
