Lettre du Cermam

Kiosque

L’Épopée de Gilgamesh en BD (2)

Si la première partie de l’Épopée de Gilgamesh peut rappeler l’Iliade (une série de belles bagarres), la deuxième partie, elle, évoque l’Odyssée : c’est le voyage mélancolique d’un homme seul – de l’Homme en général, confronté à ses interrogations les plus anciennes et les plus douloureuses. Enkidu, l’ami, le frère de Gilgamesh, disparaît au début de ce tome 2. La douleur du roi d’Uruk prend des accents déchirants : « Devrai-je aussi mourir ?… L’angoisse logée au fond du ventre, par peur de la mort je parcours la steppe. »

Texte composite (on sent qu’il recueille les sédiments de plusieurs civilisations), le récit juxtapose différents types de croyances sur l’Au-delà. Ici, on adhère à un pur matérialisme : « Réjouis-toi, fais la fête… car telle est l’unique perspective réservée aux hommes ». Là, on imagine une existence lugubre et diminuée : « La demeure dont les habitants… se nourrissent de poussière et d’argile… croupissent dans les ténèbres pour l’éternité ». Ailleurs, les âmes peuvent même être heureuses, en fonction des mérites qu’elles ont acquis pendant leur vie terrestre. Mais le passage à mon sens le plus beau de cette BD – dont les auteurs sont décidément dotés d’un sens exquis de la dramaturgie par l’image – c’est celui où l’on voit le héros, en plein désarroi, s’enfoncer dans un tunnel sans lumière avant de déboucher sur un jardin enchanteur. Ce qui nous fait songer à ce qu’on appelle aujourd’hui les « expériences de mort imminente ».

En fin de compte, l’Homme-Gilgamesh n’est jamais certain de sa survie. Pourtant, en permanence, la volonté de sortir de sa condition médiocre et mortelle le tourmente, l’agite, l’anime. Pour ce faire, il s’emploie à conquérir, sinon l’immortalité, du moins la renommée. Or celle-ci, il l’avait déjà conquise par ses exploits de la première partie de l’Épopée, et elle apparaît bien passagère désormais. Il n’avait pu l’obtenir sans aide (précisément celle d’Enkidu), et surtout il n’était à l’époque qu’un post-adolescent incapable de se poser la question de sa propre fin. Mais les actes qu’il réalise cette fois, dans la solitude, beaucoup moins spectaculaires et plus obscurs, lui demandent une vaillance bien supérieure. Et l’Épopée s’achève sur un Gilgamesh conscient de ce que sont le courage authentique et la dignité humaine, et nous le quittons apaisé et assagi.

Gwenn de Bonneval & Frantz Duchazeau, Gilgamesh – Le Sage, Dargaud, 2005 (coll. Poisson-Pilote).

-- Philippe Jacques

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  • Publié le 28 mai 2006