Lettre du Cermam

Kiosque

Traducteurs et passeurs (I) : l'Ecole de Bagdad

Les historiens de la traduction parlent d'« Ecole de Bagdad » à propos d'une institution dont le nom évoque à lui seul tout un âge d'or : Bayt al-Hikma, « La Maison de la Sagesse ». Fondée par le calife al-Mamoun (813-833), fils d'Haroun al-Rachid, il s'agit à l'origine d'une bibliothèque, dotée d'importants moyens financiers et confiée à des hommes éminents, pour devenir un centre de recherche, d'enseignement et de publication.

Très vite, les activités de Bayt al-Hikma ont inclus la traduction. En effet, si l'arabe était langue sacrée depuis que la forme écrite du Coran avait été établie sous le calife Uthman (644-656), son statut de langue administrative était assez récent : fin du VIIe siècle pour les régions situées au cœur de l'Empire (Péninsule arabique, Mésopotamie), fin du VIIIe pour la périphérie (Maghreb/Espagne d'un côté, Asie centrale/nord de l'Inde de l'autre). Les traducteurs de la Maison de la Sagesse allaient en faire une langue de savants. Ce sont eux qui ont assumé la tâche – immense – de mettre en arabe toute la science de l'Antiquité grecque. La science au sens large : astronomie, ingénierie, mathématiques, médecine, philosophie. Grâce à eux, la langue du Prophète devait rayonner bien au-delà des frontières territoriales de l'Islam, de longs siècles durant.

L'Ecole de Bagdad était un lieu de diversité confessionnelle. Outre des musulmans comme les frères Banu Musa, premiers dirigeants de l'institution, ou al-Kwarizmi, fondateur de l'algèbre, on y trouve un chrétien jacobite, Yuhanna ibn Massawaya, un païen de Harran, Thabit ibn Qurra, et surtout le chrétien nestorien Hunayn ibn Ishaq (809-877), personnalité peu banale, médecin de plusieurs califes et maître de nombreux disciples. Ces « minoritaires » parlaient le syriaque, une langue sémitique qui, bien qu'éteinte à la fin du Ier millénaire, a joué un rôle capital dans le processus qui nous intéresse ici. C'était alors la deuxième langue véhiculaire du monde byzantin et ses locuteurs étaient, depuis des siècles, imprégnés de culture grecque. À la Maison de la Sagesse, les traductions passaient donc par deux étapes : grec-syriaque, puis syriaque-arabe. Hunayn, l'un des seuls à maîtriser les trois langues, est celui qui a définitivement mis sur pied ce « bureau des traducteurs ».

On pourrait dire en somme que des hommes appartenant à des minorités, s'appuyant sur une langue de transition, ont accompli une œuvre durable qui a contribué au prestige d'une grande civilisation.

-- Philippe Jacques

Lien permanent vers cet article (permalink)

  • Origine CERMAM
  • http://www.cermam.org/fr/logs/kiosque/traducteurs_et_passeurs_i_leco/
  • Publié le 1 octobre 2005