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Traducteurs et passeurs (II) : l'Ecole de Tolède
L'Ecole de Bagdad et l'Ecole de Tolède ont toutes deux servi de relais entre des civilisations très éloignées dans l'espace et dans le temps. A Bagdad, du IXe au Xe siècles, des traducteurs ont mis en arabe la science et la philosophie de la Grèce antique, en s'appuyant sur la langue et la littérature syriaques. A Tolède, au XIIe siècle (sous l'impulsion de l'archevêque Raymond) et au XIIIe siècle (sous celle du roi Alphonse X le Sage), d'autres traducteurs ont fait de même, en partant de l'arabe, pour en produire des versions latines, hébraïques ou castillanes. Autre point commun entre les deux écoles : leur caractère interconfessionnel et international. On trouve à Tolède des Espagnols arabisants, chrétiens et juifs, des Italiens, trois Britanniques, un Flamand et même un Dalmate.

Après les points communs, les différences : Bagdad disposait d'une institution, la Maison de la Sagesse, spécialement créée pour conserver, traduire et réaliser des écrits scientifiques, mais Tolède n'était que la plus active des villes espagnoles où un vaste mouvement de traduction s'est manifesté en cette deuxième partie du Moyen Age – c'est pourquoi l'expression même d'« Ecole de Tolède », très usitée parce qu'elle est commode, est en fait contestée par les historiens d'aujourd'hui. Par ailleurs, si l'on peut dire que nos Tolédans ont permis à des intellectuels occidentaux comme Abélard ou Thomas d'Aquin de lire Aristote, on doit souligner que, souvent, ils n'en lisaient que des traductions latines de traductions arabes de traductions syriaques de l'original grec. La fidélité à celui-ci a dû en souffrir !
Il reste que l'engouement des universités européennes naissantes pour Aristote (et Platon, Hippocrate, Héraclite, Ptolémée,...) ne s'explique pas sans les travaux de « nos Tolédans », malgré leur infidélité. Ces travaux ont suscité d'abord l'intérêt de l'Occident pour l'antiquité grecque, puis le désir d'en avoir une connaissance directe, d'avoir accès sans intermédiaire à des textes aussi authentiques que possible. C'est après la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453 et l'émigration de nombreux lettrés byzantins, en premier lieu vers l'Italie, que pour la première fois depuis l'empire romain on traduira enfin, directement et à grande échelle, de grec en latin. La Renaissance, cette impressionnante ré-hellénisation de l'Europe occidentale, a été entamée (sans qu'ils s'en soient doutés) grâce aux Arabes, avant d'être parachevée (sans qu'ils en aient eu l'intention) grâce aux Turcs.
-- Philippe Jacques
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- Publié le 1 janvier 2006
