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Un réseau lent : le chemin de Compostelle
Marcel Proust qualifiait l'église de la Madeleine, à Vézelay (Bourgogne), de « délicieuse mosquée chrétienne ». Elle arbore en effet, tout comme la cathédrale du Puy (Velay), des arcades bicolores qui évoquent la mosquée de Cordoue. Sur le tympan de l'abbatiale Sainte-Foy de Conques (Rouergue), un ange qui annonce le Jugement dernier porte sur sa robe une inscription en arabe : certains y ont lu « al-Youm », d'autres « al-Namd », « jour de grâce », ou « félicité ». Vézelay, Le Puy, Conques : ces monuments de l'art roman se trouvent pourtant en pleine France profonde, au cœur de la chrétienté occidentale. Mais ils sont situés sur le chemin de Compostelle.
On sait que, du Xe au XVIe siècles (et surtout du XIe au XIIIe s.), Saint-Jacques-de-Compostelle a attiré vers le nord-ouest de l'Espagne des pèlerins venus de toute l'Europe chrétienne. A travers la France, ce sont des pays très éloignés (îles Britanniques, Scandinavie, Pologne…) qui ont été ainsi rapprochés de la civilisation arabo-andalouse, laquelle rayonnait dans une péninsule ibérique où les frontières religieuses étaient fort peu étanches. Les routes de pèlerinage ont complété les routes commerciales comme voies de diffusion artistique et culturelle. Elles les ont parfois remplacées, car il y avait toujours des pèlerins, dont les motivations intimes n'étaient pas celles des marchands, pour essayer de passer lorsque ces derniers voyaient leurs espérances de profit anéanties par une guerre.
Les emprunts culturels sont souvent des phénomènes d'aller-retour : la construction de la mosquée de Cordoue, entreprise au VIIIe siècle, est elle-même une réutilisation de techniques et même de matériaux byzantins, donc indirectement gréco-romains. Mais cette réutilisation a été exceptionnellement audacieuse et novatrice, et c'est pourquoi Cordoue a été et reste une puissante source d'inspiration.
Par rapport aux systèmes pyramidaux ou centralisés, les systèmes organisés en réseau sont plus souples et sans doute plus résistants (voir dans ces pages l'un des articles consacrés à Al-Jazira). Et quand un réseau n'est pas le résultat d'une organisation consciente, sa longévité peut dépasser celle d'un projet politique, voire celle d'une civilisation. Ainsi, les formes inventées par des sociétés apparemment lointaines, et tout ce que ces formes comportent de tradition et de pensée, survivent longtemps aux aléas de l'histoire. Elles resurgissent quand on s'y attend le moins et continuent à nous surprendre et à nous interroger.
-- Philippe Jacques
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- Origine CERMAM
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- Publié le 1 septembre 2005
