Lettre du Cermam

Portrait

Diplomatie américaine: le retour des Clinton ?

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Aujourd'hui sénateur de l'État de New York, candidate malheureuse face à Barack Obama dans la course pour l'investiture démocrate aux élections présidentielles américaines de novembre 2008, Hillary Clinton est plus connue sur la scène internationale pour avoir été la première dame des États-Unis de 1992 à 2000 pendant les deux mandats de son mari, Bill Clinton. Malgré sa récente défaite, elle a gagné le poste de Secrétaire d'État, c'est-à-dire de chef de la diplomatie américaine, et succédera ainsi à Condoleezza Rice.

Retour sur la vie de cette femme de 61 ans, nommée deux fois parmi les 100 personnalités les plus influentes des États-Unis et dont le parcours, l'expérience et la connaissance du monde politique sont riches, considérables et admirables.

Issue de la classe moyenne conservatrice de l'Illinois, Hillary Rodham obtient un diplôme en sciences politiques de l'université de Wellesley avant de faire des études de droit dans la prestigieuse école de Yale, où elle rencontre Bill Clinton. Après son doctorat, elle se lance dans la carrière juridique, se spécialisant dans la défense des familles et des enfants. Elle travaille d'abord comme avocate pour le Children Defense Fund puis entre dans l'équipe de juristes conseillant la Commission Judiciaire (House Committee on the Judiciary) lors de la procédure de destitution (ou procédure « d'impeachment ») du président Richard Nixon pendant l'affaire du Watergate. En dépit d'un début de carrière très prometteur et de diverses offres de grands cabinets d'avocats, Hillary choisit de suivre son cœur – selon ses propres termes, « I chose to follow my heart instead of my head » – et part s'établir en Arkansas avec Bill Clinton qu'elle épouse en 1975, renonçant ainsi à un brillant avenir à Washington.

Pourtant, l'orientation politique d'Hillary Clinton n'a pas toujours été celle du Parti démocrate. Elle a en effet entamé sa carrière dans le parti concurrent et fut même présidente des Jeunes républicains pendant sa première année à Wellesley, se portant volontaire pour la campagne présidentielle du sénateur républicain de l'Arizona Barry Goldwater en 1964. Mais peu à peu, animée par un fort sentiment anti-guerre face aux événements du Vietnam et influencée par le mouvement des droits civiques, elle évolue jusqu'à soutenir le candidat démocrate anti-guerre Eugene McCarthy. Mais la rupture d'avec son milieu d'origine fut la désignation de Richard Nixon par les républicains aux présidentielles de 1968. L'année suivante, elle prononce lors sa remise de son diplôme une allocution fameuse condamnant la guerre, l'administration Nixon et ses messages racistes, et critiquant ouvertement un sénateur républicain ayant ouvert la cérémonie. Son intervention reçoit une ovation de sept minutes.

En Arkansas, elle poursuit sa carrière d'avocate. Associée du cabinet Rose Law Firm, elle enseigne à l'École de droit de l'État avant d'être nommée par le président Jimmy Carter au Conseil de la Legal Services Corporation. Sa prédilection pour les familles et les enfants l'amène à co-fonder l'Arkansas Advocates for Children and Families ainsi qu'à soutenir le Children Defense Fund et l'Arkansas Children's Hospital. En janvier 1979, son mari ayant été élu gouverneur une première fois, Hillary devient la première dame de l'Arkansas. En 1982, Bill Clinton n'ayant pas été réélu, elle accepte d'abandonner son nom de jeune fille et de ne garder que celui de son époux, afin de se concilier l'opinion de cet État conservateur du Mid West. Cette concession permet à M. et Mme Clinton de retrouver leur place l'année suivante.

En 1993, Hillary Clinton devient cette fois la première dame des États-Unis, une First Lady beaucoup plus engagée dans la vie politique fédérale que celles qui l'ont précédée. Bill Clinton avait même annoncé pendant sa campagne électorale le rôle éminent qu'aurait sa femme : en votant pour lui, les États-Unis en auraient « deux pour le prix d'un ». Il la nomme par conséquent, malgré les critiques, dans son groupe de conseillers chargés de réfléchir aux réformes du système de santé, dans l'espoir de reproduire à l'échelle des États-Unis le même succès qu'en Arkansas. Après plusieurs mois de travail, le Comité présente un projet connu sous le nom de « Clinton Health Care Plan ». Mais, jugé trop coûteux, compliqué et lourd à mettre en place, il ne reçoit pas le soutien nécessaire du Congrès – en dépit de la majorité démocrate – et tombe donc à l'eau au cours de l'été 1994. En outre, utilisé comme angle d'attaque par les républicains, ce plan contribue à la défaite des démocrates aux législatives de novembre de la même année et entérine l'échec d'Hillary Clinton. Celle-ci maintient néanmoins son engagement et son combat en faveur de la santé et des enfants : en 1997, elle parvient à faire passer, avec l'aide de deux sénateurs, le « State Children's Health Insurance Program », un programme d'assurance médicale fédérale pour les enfants dont les parents ne sont pas en mesure de leur fournir une couverture médicale. Son action en faveur des droits de la femme est également importante.

Objet d'enquêtes judiciaires et soupçonnée de s'être enrichie personnellement après avoir fait acheter des terrains à côté de la rivière Whitewater en utilisant des informations obtenues dans le cadre de son cabinet d'avocat de Little Rock en Arkansas, elle doit déposer sous serment, le 26 janvier 1996, devant la Cour fédérale à Washington. Visée par plusieurs autres enquêtes, elle a toujours été innocentée pour manque de preuves crédibles ou suffisantes.

En 1998, l'affaire Lewinsky éclate. Bill Clinton, à qui l'on reproche d'avoir eu une liaison avec une stagiaire de la Maison Blanche, se retrouve confronté à une procédure de destitution. Ayant d'abord évoqué une « vaste conspiration droitière », Hillary Clinton doit ensuite subir les aveux de son mari sur la véracité de la liaison. Elle choisit néanmoins de rester à ses côtés. Cette attitude lui vaut autant de critiques (certains estimant qu'elle n'a sauvé son mariage que pour maintenir cette « alliance politique entre deux jeunes gens brillants et ambitieux scellée au plus profond du rayon « juridique » de la bibliothèque de Yale » ou encore pour maintenir ou renforcer sa propre influence politique ; pour d'autres, il s'agit d'un mariage comme un autre avec des désaccords et des brouilles soigneusement cachés à l'extérieur) que d'admiration, puisqu'elle s'envole dans les sondages : 70% des personnes interrogées lui déclarent leur soutien. Les plus sceptiques verront peut-être une coïncidence entre le sauvetage de son couple et ses ambitions personnelles, puisqu'elle se lance directement dans la carrière politique dès novembre 2000. Elle est élue sénateur de l'État de New York avec 56% des voix, et réélue en 2006 pour un deuxième mandat, avec plus de 68% des suffrages.

Hillary Clinton préparait sa candidature à la Maison Blanche depuis 2003. Bien que déjà connue des électeurs, elle doit corriger son image de « gauchiste », très mal perçue au pays de l'oncle Sam, afin d'accroître ses chances. Ainsi, elle siège à la Commission des forces armées du Sénat, défend la peine de mort, milite pour restreindre le droit à l'avortement et soutient l'intervention en Afghanistan et la guerre en Irak. Son autobiographie, « Mon Histoire » (« Living History »), sortie en 2003, est un succès et ses ventes dépassent le million d'exemplaires au bout d'un mois.

Le 20 Janvier 2007, elle annonce officiellement sa candidature aux élections présidentielles de 2008 par un message diffusé sur son site Internet « I'm in, and I'm in to win ». C'est le début de la course pour l'investiture démocrate. Face à elle, deux rivaux principaux : le sénateur de l'Illinois Barack Obama et l'ancien sénateur de la Caroline du Nord John Edwards. Pour nombre d'analystes politiques, Hillary Clinton est l'une des femmes politiques les plus brillantes de toute l'histoire des États-Unis et bénéficie, au contraire de son adversaire Obama, d'une très grande expérience et de l'habitude de la scène politique. Mais elle doit à ce moment revenir sur ses déclarations et son soutien à la guerre en Irak : « J'ai assumé la responsabilité de mon vote, mais on ne peut revenir en arrière dans la vie. J'aimerais que ce soit le cas. J'ai agi en conscience à l'époque. Le Président (…) a mal utilisé l'autorité que nous lui avions accordée ». Elle n'avait pas d'autre choix si elle voulait rallier la majorité du peuple américain, surtout après avoir été très fortement critiquée par son rival pour avoir contribué à autoriser cette guerre.

La campagne des primaires est acharnée. Hillary Clinton réussit à remporter des États importants, dont New York, le Massachusetts, la Pennsylvanie et la Californie. Avec sa campagne mettant en valeur ses origines modestes, sa provenance de la classe moyenne conservatrice, son expérience et le mérite par le travail : « No matter who you are or where you're from, if you worked hard and played by the rules, you could provide a good life for your family » (« Peu importe qui vous êtes et d'où vous venez ; si vous travaillez dur et jouez le jeu, vous pouvez assurer à votre famille une vie heureuse »), elle réussit à convaincre une grande partie des Hispaniques, des retraités, des non-universitaires, des personnes à bas revenus et de la classe ouvrière blanche ; Obama, pour sa part, rassemble plutôt les afro-américains, les jeunes, les universitaires et les classes aisées.

Accumulant les retards sur le nombre des délégués élus, son ultime défaite en Caroline du Nord sonne le glas de ses espérances de victoire. Le 7 juin 2008, elle se résigne à annoncer officiellement sa défaite et son ralliement à la candidature de Barack Obama: « The way to continue our fight now to accomplish the goals for which we stand is to take our energy, our passion, our strength and do all we can to help elect Barack Obama » (« Pour continuer notre lutte, pour atteindre les buts qui sont les nôtres, nous devons à présent rassembler nos énergies, notre passion, notre force, et faire tout notre possible pour que Barack Obama soit élu »). Elle avait obtenu 18 millions de voix, chiffre non négligeable qui témoigne de sa popularité.

Tout au long de sa campagne électorale, elle a tenté de faire passer le message suivant : les États-Unis ont besoin à leur tête de quelqu'un qui connaît le milieu politique et qui possède une grande expérience des relations internationales : Hillary Clinton a acquis cette stature, notamment grâce aux huit ans de présidence de son mari, pendant lesquels elle a visité plus de 80 pays et rencontré les principaux chefs d'État. Même si l'homme du « changement » l'a emporté sur la femme de « l'expérience », celle-ci reste nécessaire pour engager la mise en œuvre du programme du futur président. Le 1er décembre 2008, Hillary Clinton est officiellement nommée à la tête du Département d'État, aux côtés d'autres personnalités et poids lourds des relations internationales aux autres postes-clés de la future administration américaine. Après cette nomination, et soutenant la politique d'Obama, Hillary Clinton déclare que « Les Américains exigent non seulement un nouveau cap sur le plan national mais aussi un nouvel effort pour rétablir le rang des États-Unis dans le monde comme force positive de changement. […] L'Amérique ne peut les résoudre [les crises] sans le reste du monde et le reste du monde ne peut les résoudre sans l'Amérique ». Condoleezza Rice estime, elle, que son successeur apportera « énormément d'énergie, d'intelligence et de savoir-faire » et que « le ministère et le pays seront en de bonnes mains ».

Néanmoins, beaucoup se demandent si Hillary parviendra à sortir de l'ombre et de l'influence de son mari et si elle représentera Obama ou plutôt les intérêts du couple Clinton dans l'exercice de ses nouvelles fonctions. Mais leur passé et le fait qu'elle ait gardé son nom de jeune fille après leur mariage pendant assez longtemps montrent bien sa volonté de garder une identité propre, indépendante de celle de son mari. Cependant, il est peu probable qu'elle puisse s'affranchir de cette image et à persuader les gens de la non-ingérence de son mari dans ses prises de décision.

Peut-être réussira-t-elle néanmoins à relever le défi en améliorant l'image ternie d'une Amérique marquée par des années de politique Bush, et à être, en cette période de crise et comme le souhaitent ses partisans, la version féminine de George Marshall, auteur du fameux plan d'aide de reconstruction de l'après-Seconde Guerre mondiale.

Loulia Kouchaji
Assistante de Recherche

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  • http://www.cermam.org/fr/logs/portrait/diplomatie_americaine_le_retou_1/
  • Publié le 16 décembre 2008