Presse
Algérie, la solitude du président
«L'Algérie a besoin de «plus d'institutions et moins d'hommes»»
Jamais, dans l'histoire de l'Algérie moderne, le sort d'un Etat et d'un peuple n'a été ainsi suspendu à l'état de santé d'un seul homme: le président Bouteflika. Les images d'Algériens défilant en liesse, transmises par l'unique chaîne de télévision du pays, suscitent bien des questions: pourquoi une inquiétude aussi forte? et pourquoi une joie aussi débordante dès la première apparition publique du président? Force est de constater que, depuis l'entrée d'Abdelaziz Bouteflika à l'hôpital du Val-de-Grâce à Paris, la gestion de la vacance du pouvoir est celle d'un régime opaque. Le maintien du secret autour de sa maladie et de son absence (qui a duré 21 jours) a montré la profonde solitude du président algérien. Celui-ci s'est occupé de sa maladie et de ses suites de la même manière qu'il organise son règne à Alger. Seul un petit cercle d'intimes, composé de sa famille et de fidèles de longue date, est admis au palais d'Al Mouradia comme au Val-de-Grâce. Même le chef du gouvernement, pourtant membre de la coalition au pouvoir, n'a pas eu les faveurs obtenues par le chanteur Cheb Mami. Il serait pourtant normal que M. Ouyahia soit reçu par le président, en tant que lieutenant, pour écouter ses orientations et diriger le pays.
J'ai été surpris de découvrir la Télévision algérienne aux quatre coins du pays, filmant et interrogeant des citoyens se déclarant heureux de voir leur président à l'écran. La caméra a pu même s'introduire dans un dortoir de filles dans une école. Il s'agit certainement d'une opération de propagande minutieusement préparée. Mais un président a-t-il besoin de cris de joie et de youyous pour asseoir son pouvoir? Pour montrer à quel point Bouteflika était attendu à Alger, son médecin traitant lui a fait remarquer que ses discours manquaient aux Algériens. Le président a répondu: «Si Dieu me donne la santé, ils auront droit à davantage de discours.»
Cette réponse est l'illustration du malaise algérien. Un homme certes aimé par son peuple mais isolé dans son palais. Un homme qui brille par son verbe facile et son sens de la repartie, mais dont les discours restent prisonniers des murs où ils sont prononcés.
Oui, l'angoisse des Algériens et leurs manifestations de joie après les images rassurantes du président montrent sa popularité. Mais elles signalent aussi une grande peur de perdre cet homme, capable à leurs yeux de tourner définitivement la page des années noires. L'attitude des Algériens est une preuve de leur crainte de voir leur «faiseur de paix» disparaître sans avoir terminé sa mission. L'absence du président et ses conséquences révèlent non seulement l'état du pays mais aussi, ce qui est plus grave, le fait que le personnel politique, périmé, suspendu lui aussi au seul Bouteflika, n'inspire aucune confiance, aucun espoir. A la mort de l'ancien président Houari Boumediene, dont Bouteflika était l'ami, un seul mot d'ordre était sur toutes les lèvres: «Pour un Etat des institutions et non plus pour un Etat des hommes.» Vingt-cinq ans plus tard, l'histoire du pays reste intimement liée aux hommes.
Mal élu en 1999 et reconduit par défaut en 2004, M. Bouteflika est adoubé par son peuple, lequel lui offre ainsi l'ultime chance de relever le défi du déficit démocratique et de lancer enfin le vrai chantier de l'Algérie, celui de la rupture avec l'autoritarisme et le pouvoir obscur des clans politico-financiers. Bref, le chantier de la démocratie. L'Algérie mérite mieux que de voir son avenir suspendu à un bulletin de santé laconique ou au rétablissement de son président. Aujourd'hui, l'Algérie n'a pas besoin d'une formule magique pour s'affranchir du fameux «cabinet noir» et du culte de la personnalité. Elle a besoin de «plus d'institutions et moins d'hommes», si populaires et charismatiques soient-ils. Bouteflika saura-t-il saisir cette chance.
-- Hasni Abidi
La Tribune de Genève | 11 janvier 2006
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- Publié le 11 janvier 2006
