Lettre du Cermam

Recherches en cours

Etre musulman et vivre en Europe

La crainte que représentait en Europe le communisme durant des décennies a été remplacée, récemment, par la peur liée à la religion musulmane. Cependant, plus de 11 millions de musulmans vivent actuellement en Europe. Ils représentent 3 % de la population de l’Union européenne et 10 % de la population française.1 Cette importante population fait de l’islam une « minorité » religieuse importante sur ce continent, bien que n’étant la religion officielle d’aucun pays européen. La présence de l’islam en Europe est le résultat d’une immigration importante, principalement depuis le début des années 1960. Celle-ci provient essentiellement des anciennes colonies d’Afrique du Nord, du Moyen-Orient et d’Asie Sud-Est.
Le passé colonial des pays européens a donc fortement influencé les migrations. Comme la colonisation de pays musulmans est une expérience inégalement partagée par les pays d’Europe, l’immigration de ces populations est également différente.
Presque tous les pays européens ont des minorités musulmanes sur leurs territoires. Mais les réalités sont différentes dans chaque pays. Il y a d’abord une diversité de communautés musulmanes. De plus, les contextes nationaux changent d’un pays à un autre. Chaque pays a ses propres spécificités concernant les modes d’acquisition de la nationalité ou la reconnaissance du multiculturalisme, qui influencent les minorités musulmanes présentes sur le territoire national. Il n’y a donc pas un islam ni un Occident, mais une diversité. Un point commun cependant à tous les musulmans est que l’islam apparaît généralement comme un élément important dans la construction de l’identité de ces communautés. Cette religion paraît difficilement dissociable de l’identité ethnico nationale.2 La cohabitation entre immigrés musulmans et nationaux se déroule généralement pacifiquement, avec cependant différents problèmes régulièrement relayés par les médias. Mais depuis les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, la situation a changé. L’opinion publique est devenue plus sensible.


L’islam, une part de l’histoire européenne ?

L’histoire de l’islam en Europe commence lorsque la religion musulmane apparaît, soit au VIIe siècle. L’islam, religion monothéiste, est l’un des trois grands courants religieux issus du foyer proche-oriental qui ont marqué le développement de l’Europe. Les valeurs de l’islam sont donc, dans l’absolu, comparables à celles des autres grandes religions monothéistes. Cependant, la religion musulmane est souvent définie comme une religion « orientale », totalement opposée et combattant les valeurs judéo-chrétiennes. L’opinion que l’Occident a de l’islam s’est bâtie sur des siècles d’opposition religieuses, mais également politiques.3 De plus, si l’islam a des difficultés à être accepté, dans les sociétés européennes, c’est principalement parce que le cadre dans lequel il doit s’insérer est défini par et pour des autres religions. 4
Né après le christianisme ou le judaïsme, l’islam se diffuse au Maghreb dés le VIIIe siècle sous l’impulsion des Arabes. Il se propage ensuite à la Turquie, puis à l’Europe septentrionale avec l’arrivée de Mongols. Mais le premier contact entre des musulmans et des chrétiens a eu lieu en Péninsule ibérique dans le contexte d’une guerre sainte. La présence de musulmans en Europe remonte donc à 711 lorsque l’Espagne fut envahie. L’histoire de l’Europe s’est donc formée à travers ces rencontres et cet héritage. Mais l’Occident a préféré oublier ces influences anciennes de l’islam sur sa culture. L’Europe chrétienne a toujours vu dans l’islam un concurrent redoutable et non pas un allié.
La période coloniale a également un impact considérable sur les relations entre musulmans et chrétiens. La conséquence de cette colonisation a été une arrivée massive de travailleurs coloniaux dans les pays colonisateurs.5 La première et certainement plus importante contribution des musulmans en Europe a donc été les emplois qu’ils ont occupés durant les années 1950-1960. Les immigrants ont alors fourni une grande partie de la main-d’œuvre non qualifiée pour reconstruire l’Europe à la suite des ravages de la Deuxième Guerre mondiale. Actuellement le rôle de l’islam en Europe est difficile à définir. Il est fortement débattu tant au niveau politique qu’académique.

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Discrimination au quotidien

L’intégration de ces immigrés d’origine musulmane dans les pays occidentaux est souvent difficile. Leur taux de chômage est généralement plus élevé que la moyenne nationale. L’Institut national français des études démographiques, l’INED, a montré, dans une étude de 1995, qu’avec des diplômes et des qualifications équivalentes, le chômage est deux fois supérieures chez les immigrés provenant d’un pays musulman que chez les Français d’origine. Mais cette situation est également problématique en Angleterre où, en 1991, le taux de chômage de jeunes entre 16-24 ans originaires du Pakistan atteignait les 36%, alors qu’il se situait à 15% pour les Anglais blancs appartenant à la même tranche d’âge. De plus, les immigrés, souvent peu qualifiés sont généralement concentrés dans les secteurs de l’emploi instables et en perte de vitesse.
Il a également une ségrégation au niveau des quartiers d’habitation occupés par ces minorités. Les immigrés sont souvent concentrés dans les quartiers où les logements sont les plus délabrés et insalubres. Ces groupes vivent souvent regroupés sur eux-mêmes et ne côtoient que des personnes appartenant à la même communauté ethnique et religieuse. Ils ressentent ainsi un sentiment d’injustice et de frustration. De plus, cette situation ne permet pas les rencontres qui pourraient faire disparaître les stéréotypes liés aux différentes appartenances ethniques.
Il y a, de par cette ségrégation au niveau de l’emploi et des logements, une forte tentation de certains politiciens à associer religion musulmane avec pauvreté, emplois incertains et logements précaires et à considérer que l’islam en est la cause. Les partis politiques d’extrême droite utilisent régulièrement ce lien entre les problèmes sociaux et la religion musulmane dans leurs programmes. Cette corrélation affichée, qui apporte une légitimité à la thèse de l’incompatibilité de l’identité musulmane avec la culture européenne, est une des raisons du succès de ces partis. Ces thèmes touchent l’opinion publique, particulièrement en période de crise. Les travailleurs craignent de perdre leurs emplois au profit de travailleurs immigrés moins payés. De plus, ces craintes se nourrissent des préjugés face à la religion musulmane d’une grande partie de l’opinion publique depuis les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis en accentuant le stigmate qui lie islam et terrorisme. Suite à ce spectaculaire attentat, le discours sur l’immigration s’est durci dans de nombreux pays.6
L’intégration des immigrés musulmans ne se déroule donc pas aussi facilement qu’avec d’autres minorités. L’exemple de la France est éloquent. Le pays compte une minorité de plus de quatre millions de musulmans. Face à cette communauté, la crainte que ce groupe soit inassimilable ressurgit régulièrement que ce soit dans les médias, dans les discours politiques ou simplement dans l’opinion publique. De plus, la peur que cette communauté jugée très différente menace la culture du pays, ses traditions ancestrales et les institutions de la République est également vivace. Les immigrés musulmans reprennent le rôle laissé vacant par les protestants ou les juifs qui ont été précédemment accusés des mêmes torts.7
En Allemagne, les communautés musulmanes vivent également regroupées. Les nouvelles générations ont augmenté la proportion de musulmans et accru la visibilité du groupe. Comme en France, ils vivent isolés et ont peu de contacts même entre les différentes communautés de religion musulmane, telles que les Turcs, Kurdes, Iraniens et Irakiens. Le taux de chômage qui touche ce groupe est le double de la moyenne nationale et dans certains cas même le triple. De telles inégalités augmentent la désillusion, particulièrement chez les secondes et troisièmes générations qui pensaient que l’Allemagne leur donnerait de bonnes opportunités de travail et ainsi d’élévation sociale. De plus, ceux qui sont intégrés dans le marché du travail sont confinés dans certains secteurs de travail non qualifié et reçoivent des salaires moindres que les Allemands d’origine. C’est lié à l’incapacité de nombre d’entre eux de parler un bon allemand.8
En France, comme en Allemagne et de nombreux autres pays européens, la minorité musulmane est fortement marginalisée et ce malgré la différence importante entre les deux pays concernant leurs politiques d’intégration. L’Allemagne a choisi le pluralisme et d’ainsi laisser la place à la diversité culturelle ; alors que le France est assimilationniste.
Une autre crainte des pays européens est liée au nombre important de naissances dans ces communautés d’immigrés. Les communautés musulmanes vivant en Europe ont une forte croissance démographique, bien plus élevée que celle des indigènes. De ce fait, la visibilité du groupe augmente toujours plus. Et la crainte que cette proportion croissante de musulmans dans la population soit un danger pour la culture et pour l’identité nationale prend également encore de l’importance. Ils sont 30% à penser ainsi au Royaume Uni et un peu plus de 25% en France, Italie et Allemagne. Il y a également la crainte avouée qu’ils prennent les emplois aux nationaux.9 Il est possible de réguler l’immigration et le nombre d’étrangers accueillis, mais par le nombre de naissances dans ces communautés.


Un avant et un après 11 septembre 2001

Les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis ont focalisé l’opinion publique, ainsi que celle des médias et des politiques sur une forme particulière de violence, souvent très meurtrière, liée à la religion musulmane. Ils ont également renforcé le questionnement déjà existant sur la place et le rôle occupé par la religion musulmane eu Europe. Certains médias et politiciens ont également contribué à renforcer les stéréotypes négatifs face à la religion musulmane en faisant un amalgame entre islam et terrorisme en faisant référence aux attentats de New-York, mais également à ceux de Madrid et de Londres. Nombres d’entre eux soulignent également régulièrement le non-respect des droits de l’homme dans des pays musulmans. Il y a donc un nombre considérable de préjugés négatifs liés à cette religion. Ils sont avant tout dus à une mauvaise connaissance de la théologie islamique et le résultat de la forte médiatisation de l’islam radical depuis la révolution iranienne de 1979, au profit des autres sortes d’islams. Cette méconnaissance et cette médiatisation de la branche extrême de la religion musulmane suscite un certain nombre de peurs et de malentendus chez les non-musulmans. Les médias enveniment souvent la situation. L’islam est alors envisagé presque uniquement en termes de problèmes de violence, de discrimination des femmes ou de terrorisme. Rares sont les reportages dans les médias qui présentent positivement la religion musulmane. Mais l’islam n’est pas une religion violente en soi, comme certains politiciens ou médias tentent de le définir. A l’instar du christianisme ou du judaïsme, il peut, dans certaines circonstances s’exprimer de manière violente, mais ce n’est pas une généralité.10
L’islam avait déjà mauvaise presse en Occident avant le 11 septembre 2001, mais ces attentats ont achevé de ternir son image. D’ailleurs, des sondages montrent qu’en Europe, les populations n’ont pas radicalement changé d’avis concernant les musulmans. L’image qu’ils en avaient était déjà négative avant ces attentats et elle l’est restée.11 Par contre de nombreux politiciens ou groupes politiques ont utilisé cette image du terrorisme islamique pour justifier leurs programmes politiques restrictifs. George W. Bush a exploité politiquement ces attentats pour s’attribuer une légitimité dans sa guerre contre le terrorisme. Il s’illustre rapidement après ces attentats en la qualifiant de « croisade ». Il reçoit alors l’appui inconditionnel de l’opinion publique américaine, mais également de nombreux autres Etats.12 D’autres partis politiques d’extrême droite ont également utilisé ces violences dans leurs programmes politiques. En Suisse, par exemple, l’UDC a utilisé ces attaques et la psychose qui a suivi pour justifier sa ligne très dure face à l’immigration dans une grande confusion.
Cependant, un élément positif lié à la forte médiatisation de ces attentats, s’il est possible de le définir ainsi, que mentionne Jocelyne Cesari est la hausse remarquable d’achats de livre et donc l’intérêt des non musulmans pour connaître et tenter de comprendre l’islam. Une partir du public cherche à comprendre en étendant ses connaissances concernant la religion musulmane avant de juger. Un dialogue s’est également développé ou renforcé lorsqu’il existait déjà entre différents Etats et les groupes musulmans.


L’islam en Suisse

La Suisse a elle aussi une « minorité » musulmane sur son territoire. Bien que la Suisse reconnaisse le statut de religion officielle aux Eglises catholique et protestantes, elle est un Etat laïc. Les musulmans résidant sur le territoire suisse doivent, à l’instar de tout autre citoyen, respecter la législation du pays. La Constitution suisse ne reconnaît pas l’islam comme une religion officielle. Cependant, il n’y a pas de loi qui interfère avec l’exercice de cette religion. Par contre, n’étant pas reconnu comme religion officielle, les lieux de cultes ne sont pas financés à travers l’impôt religieux. La cohabitation avec cette minorité musulmane se passe sans conflits sociaux insurmontable, si ce n’est certaines initiatives politiques telles que celle pour interdire la construction de minarets. Contrairement à certains de ses voisins, le contact de la Suisse avec la religion musulmane ne s’est pas effectué lors de la période coloniale, ne donnant pas ainsi naissance à de nombreux préjugés et suspicions qui ont découlés des luttes pour l’indépendance.
La présence de musulmans en Suisse est rare avant les années 1960. La population immigrée se composait alors essentiellement d’Italiens, d’Espagnols ou de Portugais. L’immigration musulmane en Suisse peut être divisée en trois courants. A la fin des années 1960, une première vague d’immigrants musulmans arrive. Les raisons étaient alors économiques. La Suisse avait besoin de main-d’œuvre bon-marchée. Des Turcs d’abord, puis des Yougoslaves ont répondu à cette demande. Ce sont principalement des hommes qui ne prévoient pas de s’installer définitivement en Suisse. Une seconde vague arrive dans la seconde moitié des années 1970 lorsque la Suisse autorise le regroupement familial. Cette fois, des femmes et des enfants immigrent également. La troisième vague est politique. Elle débute également dans les années 1960 et continue encore actuellement. Elle est le résultat de guerres civiles, de dictatures ou de famines et la Suisse devient un terrain d’asile politique et humanitaire.
Selon le recensement de 2000, la population suisse totale est de 7'288'010 personnes, dont 310'807 sont de religion musulmane, soit le pourcentage non négligeable de 4.3% de la population totale. En trente ans, la population musulmane s’est multipliée par près de vingt. Les immigrés musulmans proviennent majoritairement des pays d’ex-Yougoslavie, de Turquie et d’Albanie. Cette population est actuellement dans un processus de rajeunissement grâce à de nombreuses naissances. La moitié à moins de 25 ans. Il également intéressant de signaler que 36'481 d’entre eux sont de nationalité suisse.
Malgré la création du premier centre islamique à Genève en 1960, la majorité de la communauté musulmane vit dans la partie alémanique du pays. Actuellement, le pays compte officiellement deux mosquées et nonante-cinq salles de prières.13


Conclusion

Les musulmans connaissent de nombreux problèmes dans beaucoup de pays européens. Les médias les présentent souvent comme vivant en marge de la société nationale avec laquelle ils ne communiquent peu. Ce manque de communication est à la source de nombreuses difficultés et participe à la construction de stéréotypes liées à la religion ou à la nationalité. Les attentats spectaculaires du 11 septembre 2001 n’ont pas fondamentalement changé l’opinion publique européenne face à la communauté musulmane. Mais ces attaques ont renforcé la méfiance à l’égard de ces communautés et ont confirmé les stéréotypes de la violence liée à la religion musulmane.

Eugénie Bron
Assistante de recherche au CERMAM


1. KAFYEKE, Chantal, « L’adhésion de la Turquie à l’Union européenne : enjeux et état du débat », in Courrier hebdomadaire, n. 1933-1934, 2006.
2. CESARI, Jocelyne, «L'islam en Europe», in Cemoti, n° 33 - Musulmans d'Europe, [En ligne], URL : http://cemoti.revues.org/document720.html, consulté le 4 mai 2009.
3. CESARI, Jocelyne, « L’islam de l’extérieur, musulmans de l’intérieur. Deux visions après le 11 septembre 2001 », in Cultures & Conflits, n. 44, hiver 2001, pp. 97-115, URL : http://www.conflits.org/index738.html, consulté le 4 mai 2009.
4. LEVEAU, Rémy, « L'Islam et la construction de l'Europe », in Revue européenne de migrations internationales, Année 1994, Volume 10, Numéro 1, p. 157 – 168.
5. GOODY, Jack, « L’islam en Europe. Histoire, échanges, conflits », Paris : Editions la Découverte, 2004 et PAULY, Robert J. Jr., « Islam in Europe. Integration or Marginalization? », Burlington : Ashgate Publishing Company, 2004.
6. CESARI, Jocelyne, «L'islam en Europe», opcit.
7. NEIRYNCK, Jacques et RAMADAN, Tarik, Peut-on vivre avec l’islam ? Le choc de la religion musulmane et des sociétés laïques et chrétiennes, Lausanne : éditions Favre, 1999, pp. 9-10.
8. PAULY, Robert J. Jr., « Islam in Europe. Integration or Marginalization? », opcit.
9. DIAMANTI, Ilvo, « Immigration et citoyenneté en Europe : une enquête », in Critique internationale n°8, juillet 2000.
10. BAILLET, Dominique, « Islam, islamisme et terrorisme », in Sud/Nord, 2002/1, n. 16, pp. 53-72.
11. CESARI, Jocelyne, « L’islam de l’extérieur, musulmans de l’intérieur. Deux visions après le 11 septembre 2001 », opcit.
12. DAVID, Charles-Philippe, « La politique étrangère de Bush : formulation et décision », in Politique étrangère, Année 2004, Volume 69, Numéro 4, p. 833 – 847.
13. SCHNEUWLY PURDIE, Mallory et LATHION, Stéphane, « Panorama de l'islam en Suisse », 18 mars 2009, http://www.gris.info/index.php?option=com_content&view=article&id=120:panorama-de-lislam-en-suisse&catid=60:ressources&Itemid=27, consulté le 4 mai 2009.

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  • http://www.cermam.org/fr/logs/research/etre_musulman_et_vivre_en_euro_1/
  • Publié le 13 juillet 2009