Lettre du Cermam

Recherches en cours

Grève du « 6 avril » en Egypte : Abortion d’un mouvement ouvrier naissant ?

Introduction :

Mahla EL Kobra, une des plus grandes villes industrielles en Egypte a vu l'émergence d'un mouvement ouvrier fort, que l'Egypte n'a jamais vu depuis une 1975. Depuis la grande grève de décembre 2006, un "Spill over effect" s'est produit avec une multiplication des grèves ouvrières en Egypte. Le 6 avril 2008, quant à lui a vu une transposition de la grève ouvrière à « Mahala » au niveau nationale. L'opposition politique s'est basée sur cette grève pour déclarer une grève générale qui n'a jamais eu lieu que virtuellement. La grève ouvrière, quant à elle fut avortée. Paradoxalement, un grand soulèvement populaire, le plus grand depuis 1975 a jaillit.

Dans ce contexte, notre objectif serait de présenter les dynamiques du jour du 6 avril dans le but de démontrer : 1- Les limites de l’opposition politique. 2- Les obstacles qui entravent le mouvement ouvrier à « Mahala » d’embrayer pas politiquement.

1)La Grève du 6 Avril : Quel rôle pour l’opposition politique ?

Dès le mois de janvier 2008, les leaders ouvriers à « Mahala EL Kobra » étaient déjà d’accords sur le fait que le 6 avril 2008, devait être un jour de grève à l’intérieur de la “Compagnie Misr du textile” (Sherket Masr Le Ghazl Wel Nasig) ou la “Compagnie de Mahala” (Sherket EL Mahala), composée de 24 000 ouvriers. Le but étant de faire pression sur la direction de la Compagnie pour la realisation des demandes ouvrières qui n’ont pas été realisées jusqu’à présent, à la tête desquelles l’alignement du salaire avec les prix et l’augmentation du salaire minimum ouvrier .

C’est ainsi, suite aux appels des leaders ouvriers d’établir la grève du 6 avril, que le 22 mars 2008, un groupe de jeunes ont décidé de transmettre cet appel en créant un groupe sur le site internet célèbre : «Facebook », demandant une grève générale à cause de l’augmentation des prix en Egypte en général et par solidarité avec les ouvriers en particulier. Le nombre des participants virtuels au groupe a atteint le nombre de 70 000. Une affaire banale qu’on peut faire sur « Facebook » mais qui a été très appréciée par les jeunes, surtout ceux affiliés aux partis politiques. Contrairement aux Frères Musulmans et aux partis politiques traditionnels, le mouvement « Kefaya » ainsi que le partis « Travail » ou « El A’amal », le partis « Karama », le partis « Wasat » ont adopté cette demande, lui donnant ainsi une certaine allure politique et par suite un grand poids médiatique.

Mais quelle a été la conséquence de la transposition de la grève ouvrière au niveau nationale, suite à son adoption par l’opposition politique ?
En effet, cette propagande n’a pas été dans l’intérêt des ouvriers, car non seulement, elle a attiré les agents de sécurité qui ont transformé la Compagnie en particulier et la ville en général en une caserne militaire, mais, elle a aussi incité le directeur de la Fédération des Syndicats pro-gouvernemental à menacer les leaders ouvriers et les faire signer qu’ils allaient dissoudre la grève du 6 avril . Ainsi, une semaine avant le 6 avril, le président de la Fédération des Syndicats pro-gouvernemental a ordonné les cinq leaders ouvriers rattachés à « La maison des services syndicaux et ouvriers » (Dar EL Khademat EL Nekabeya We el Omaleya), une ONG dont le but principal étant d'aider les ouvriers dans tout ce qui a rapport avec l'acquisition de leur droit , de signer un document dans lequel, ils affirment dissoudre la grève du 6 avril. Ils étaient même obligés de dire ces 3 mots célèbres reportés par la presse égyptienne : « On s’excuse, on ne va plus faire la grève, on augmentera de même la production ». Les cinq leaders ont donc justifié leur prise de position par la réalisation d’une partie des demandes ouvrières, strictement matérielle telle que l’augmentation de l’indemnité du repas .

Dans ce cadre, on pourrait dire facilement que, si le mouvement ouvrier avec ses revendications a favorisé une sorte de mobilisation nationale, cette dernière n’a fait qu’étouffer le mouvement ouvrier en se basant sur lui pour réclamer des revendications politiques.

n55[1].jpg

2) Le 6 avril : Un jour de grève national ?

En effet, le jour du 6 avril arrivé, à l’échelle de l’Egypte, fut un jour normal sans grève. Tout le monde était à son travail, montrant ainsi le décalage entre le réel et le virtuel d’une part et entre l’intention positive et la capacité d’action réelle de l’opposition politique En revanche, à « Mahala », et contrairement aux autres villes égyptiennes, des milliers de personnes sont sortis dans des manifestations immenses le jour du 6 et le 7 avril. Une répression atroce des agents de sécurité a eu lieu, une cinquantaine furent jetés en prison. Les citoyens de « Mahala » n’ont pas hésité à lancer des pierres sur les agents de sécurité.

Dans ce contexte, on peut analyser les raisons des manifestations immenses du 6 et du 7 avril comme suit :
1) Les habitants de « Mahala » avaient déjà repris l’habitude de manifester grâce aux manifestations plus ou moins régulières organisées par le comité des partis politiques depuis 2006. Ce dernier étant un comité formé par un grand nombre des partis politiques à « Mahala ».

2) L’effet médiatique a eu son impact, le jour du 6 avril étant arrivé, les habitants de « Mahala » étaient tous mobilisés et en attente de quelque chose.

3) Ces habitants fortement frustrés par l’augmentation des prix et voyant que les ouvriers ont dissout leur grève, étaient très décidé à manifester et attendait le premier signal. En effet, la réaction immense des foules à « Mahala » ne pourrait être comprise, sans connaitre la relation que possèdent les habitants de Mahala avec les ouvriers de la Compagnie « Misr » ou la Compagnie de « Mahala » : A « Mahala », dans la plupart des familles, on trouverait un ou deux membres qui travaillent dans cette Compagnie vu son importance, sa grandeur et vu la nature ouvrière de la ville même. A travers le temps, un lien social naturel s’est établit donc entre les ouvriers de cette Compagnie d’une part et les habitants de la ville d’une autre part. Depuis 1975, la Compagnie, s’est en fait instaurée dans la mémoire collective des habitants comme étant le lieu d’où partait la militance et la défense des droits violés. Ainsi, si la Compagne de « Mahala », le grand défenseur des droits ouvriers en particulier et des habitants de « Mahala » en générale a avorté sa grève, c’est une frustration doublée qui en découle. Les cris tout à fait spontanés d’une vieille femme dans la rue, juste avant l’explosion des manifestations immenses confirment ce fait : « Où est les ouvriers ? On n’arrive plus à vivre. On ne veut plus de Moubarak » .

4) La grande présence des forces de sécurité qui ont encerclé la Compagnie et étaient présent très fortement dans les rue de « Mahala », n’a pas hésité à provoquer les habitants qui, après des provocations consécutives se sont rassemblés et ont manifesté. A titre d’exemple, les cris spontanés de cette vieille femme ont été suivis d’une répression atroce qui, certainement provoqua les habitants. Ainsi, ces provocations étaient le signal que des habitants doublement frustrés, attendaient pour se mobiliser. Les jeunes n’ont pas hésité à jeter des pierres sur les hommes de sécurité, ce qui rappelle la scène de 1975, qui était déjà instaurée dans la mémoire collective des habitants, n’attendant qu’un temps propice pour se réanimer.

2007-09-25T145946Z_01_NOOTR_RTRIDSP_2_OEGTP-EGY-STRIKE-MZ4[1].jpg

3)La Grève du 6 avril : Quelles conséquences sur le mouvement ouvrier ?

La dissolution de la grève, ainsi que la signature donné par cinq leaders rattachés à « La maison des services syndicaux et ouvriers », ne fut jamais accepté par l’autre camps de leader ouvrier rattaché à « La Ligue du textile » (Rabetat EL Ghazl We AL Nasig) ou (EL Rabta ), d’orientation socialiste. A savoir que, l’idée de cette ligue de textile, qui ne fut jamais réaliser d’ailleurs, étant de construire une ligue qui regrouperait en son sein tout les ouvriers du secteur du textile en Egypte, partant de « Mahala ». Certes, les leaders de ce camp représentent une faction plus radicale, c’est d’ailleurs, une des raisons pour laquelle le directeur du syndicat officiel n’a pas essayé de négocier avec eux. Ainsi, pour ces leaders, cette dissolution de la grève- si jamais elle s’établit- devait prendre la forme suivante : 1) Elle devrait se faire en contrepartie de la réalisation d’un nombre raisonnable de revendications ouvrières, certes, à la tête desquelles le salaire minimum, sinon elle serait une concession sans échange concret. 2) Elle devrait se faire d’une manière autonome sinon, c’est une soumission et une dépendance vis-à-vis du syndicat officiel qui va en découler.

Certes, le résultat de cette signature ainsi que la dissolution de la grève de cette manière, a été un renforcement des divisions déjà existantes entre des leaders partagés entre deux camps possédant des logiques de militance tout à fait différentes : Les leaders ouvriers rattaché à « La Ligue du textile » d’une part et celui des cinq leaders rattachés à « La maison des services syndicaux et ouvriers » d’autre part.

1) Le premier camp est certes celui d’orientation politique gauche, ses membres possèdent plus d'expérience politique puisqu’ils possèdent une certaine vision politique qu’ils veulent appliquer. Cependant, le discours des leaders de ce camp parait lointain aux ouvriers, qui veulent plutôt voir leurs demandes économiques réalisées que de voir une idéologie appliquée. On pourrait leur reprocher d’ailleurs, que quoiqu’ils possèdent une certaine vision progressiste, ils ne sont pas toujours conscients des moyens qu’ils possèdent pour la réaliser. La revendication d’un salaire minimum et l’alignement des salaires avec les prix qui, grâce à ce camp était le mot d’ordre de la grève du 6 avril, était certes une demande légitime et intelligente, or, le mouvement ouvrier à « Mahala » dans son état actuel était incapable de militer pour la réalisation d’une telle demande, puisqu’une demande qui a un aspect national nécessite une mobilisation nationale à travers la construction de coalitions réelles. Or, la grève du 6 avril nous a montré que cette alliance est inexistante, au moins actuellement.

2) L’autre camp de leader est celui constitué des leaders qui ne possèdent aucune idéologie politique à appliquer, par contre, ils possèdent une base sociale et une présence réelle au sein de la Compagnie. Sans doute, on ne pourrait comprendre ce fait qu’en analysant quelle type de leadership ils exercent au sein de la compagnie. En effet, ils exercent un leadership que j’aimerais bien appeler le « leadership des services ». En d’autres termes, ils essayent de rendre service aux ouvriers en répondant à leur besoin matériaux et en essayant de jouer le rôle de médiateur entre la direction de la Compagnie d’une part et les ouvriers d’autre part. En contrepartie, ils acquièrent leur qualification de « Leader ». De ce fait, ces leaders ont l’avantage de parler à la fois le même langage des ouvriers et du gouvernement : Les ouvriers ne veulent que des gains matériels rapides et le gouvernement n’accepteraient que la réalisation de quelques revendications de type économiques sans être obliger à faire des révisions structurelles de long terme, ce dont militent l’autre camp et ce dont ces leaders ne sont pas prêt à militer pour. Si, ces leaders arrivent à parler à la fois le langage du régime politique et des ouvriers, cela ne fait qu’augmenter la distance entre les deux camps, puisque le premier camp part dans sa militance, d’une logique d’opposition au régime.

Conclusion :

La grève du « 6 avril » nous a montré d’une manière très claire les limites ainsi que les obstacles qui empêchent le mouvement ouvrier à « Mahala » d’embrayer politiquement. Ces obstacles peuvent être analyse comme suit :

1) L’absence de coalitions et d’alliances entre le mouvement ouvrier d’une part et d’autres acteurs de la sphère politique ou civile d’autre part. Or, plusieurs études sur les mouvements sociaux ont montré que ces derniers ont besoin de construire des coalitions, s’ils veulent avancer un changement . C’était d’ailleurs le cas dans plusieurs pays tels qu’au Brésil ou le mouvement ouvrier a construit des coalitions réussites avec les partis de gauche et en Pologne ou la construction de « Solidarité », le moteur du changement n’a été que le produit de coalitions. Or, la grève du 6 avril n’a fait que démontrer l’incapacité de construire ce genre de coalition à cause de l’inexistence même de l’opposition politique.

2) L’absence de consensus entre les leaders ouvrier à « Mahala » à cause de la différence des logiques de militance. Déjà, le deuxième camp de leaders, comme déjà vu, ne s’inscrit pas dans une logique d’opposition au régime politique, et par suite il n’est en aucune manière inscrit dans une perspective de changement.

A ces deux facteurs s’ajoutent celui de l’obligation du régime égyptien aux mouvements protestataires de ne pas dépasser la limite des revendiquations économiques. Les pressions dont a été sujet les leaders ouvriers pour signer le document et dissoudre la grève d’une part, ainsi que la présence sécuritaire extensive le jour du 6 avril affirme ce fait.

Nadine ABDALLA
Doctorante à l'Institut d'Etude Politique (IEP) de Grenoble, France, Stagiaire de recherche à l'Institut d'Etude Politique de Lausanne, Université de Lausanne (Unil) et assistante de recherche associée au CERMAM

Lien permanent vers cet article (permalink)

  • Origine CERMAM
  • http://www.cermam.org/fr/logs/research/greve_du_6_avril_en_egypte_abo/
  • Publié le 19 novembre 2009