Lettre du Cermam

Point de vue

Dix ans de règne de Mohammed VI: entre espoirs et limites

Le roi actuel du Maroc, Mohammed VI a été intronisé le 30 juillet 1999 suite au décès de son père, Hassan II. De nombreux Marocains espéraient des réformes de ce jeune roi, âgé de 36 ans, lors de sa montée sur le trône. Ce changement de monarque a donc suscité un espoir considérable dans le pays. Mais Mohammed VI s’est placé dans la continuité de son père, qu’il s’agisse des orientations politiques et diplomatiques du pays, de la conduite de l’économie, de la gestion sécuritaire ou des choix de société, il n’a pas créé de rupture significative avec la période précédente. Jamais il n’a fondamentalement remis en cause la politique de son père. Il a simplement choisi de l’adapter à son époque.

Une politique de continuité

Hassan II avait déjà mis en place de nombreuses réformes que Mohammed VI n’avait plus qu’à finaliser. Dès le milieu des années 1990, les opposants politiques ont été sortis des prisons nationales et ont reçu des indemnités. De plus, la presse était de plus en plus libre. Mohammed VI a continué les projets de son père. Il a réhabilité les victimes des « années de plomb » qui ont pu raconter ensuite leurs histoires, sans cependant leur présenter des excuses nationales, n’y arrêter et juger leurs bourreaux. Il a également fait évoluer la situation des femmes dans ce pays grâce à un nouveau code de la famille, la Moudawana. Elles ont actuellement plus de liberté. Obtenir le divorce est devenu plus facile, alors que la répudiation est, au contraire, devenue plus compliquée. De plus, la polygamie est contrôlée. Mohammed VI est également le premier monarque marocain à avoir présenté officiellement son épouse à son peuple.


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De plus, il a apporté des avancées importantes au niveau d’alphabétisation du pays, au renforcement des infrastructures – l’électrification, les autoroutes, les ports ou les barrages – au recul de la pauvreté et à l’éradication d’une partie de bidonvilles, aux programmes sociaux, et encore à la réforme du champ religieux dans le but d’affaiblir la propagande des groupes extrémistes.1 Au niveau économique, la situation du Maroc s’est également améliorée. Depuis le début du règne de Mohammed VI, le pays a connu une croissance de 4 à 5 % par an, soit deux fois mieux que dans les années 1980-1990. Cette croissance a notamment été portée par le tourisme et les grands travaux. Cependant, malgré cette progression, plus de 40 % des Marocains sont encore aujourd’hui analphabètes et le fossé en riches et pauvres ne diminue pas.2

Des promesses non tenues

Mais d’autres aspects peinent plus à évoluer. C’est pourquoi, à l’instar de l’universitaire Pierre Vermeren, certains n’hésitent pas à parler de « transition inachevée ». D’autres affirment même que, après dix ans de règne, le roi n’a pas respecté ses engagements. Des inégalités sociales considérables minent toujours le développement du pays. Selon le journaliste Ali Amar, auteur de l’ouvrage « Le Grand malentendu » qui dénonce les limites du système politique marocain, « le pouvoir au Maroc est de plus en plus concentré entre les mains du roi et de son entourage »3. Ce pays n’est donc pas une démocratie. Le gouvernement et le parlement restent faibles. Le roi ne rencontre que rarement les représentants politiques. Il n’y a pas d’équilibre des pouvoirs. Quant au peuple, il se désintéresse de plus en plus du processus politique. Il a certainement compris le peu d’importance et de pouvoir que possèdent le parlement et le gouvernement. Seul le palais dirige le pays. La modernisation politique ne s’est donc pas produite. Il n’y a pas eu de réforme constitutionnelle. De plus, évoquer une possible réforme des institutions étatiques peut mener l’auteur de telles paroles à une marginalisation politique. Quant à l’élargissement de l’espace public, le bilan peut être considéré comme étant médiocre. Il y a également des régressions de certaines liberté publiques, principalement depuis les attentats de Casablanca en 2003 après lesquels entre 10 000 et 20 000 islamistes présumés ont été arrêtés. Pour certains, leur seule faute était d’être des proches des suspects.4 La liberté de la presse n’est pas non plus assurée. La meilleure illustration est certainement la censure dont ont été victime le journal français « Le Monde » et le journal marocain « Tel Quel » suite à la publication d’un sondage réalisé conjointement concernant la popularité du souverain. Le plus étonnant est que ce sondage était favorable au monarque très apprécié par son peuple.5 Le roi a une image d’un homme proche du petit peuple, malgré son énorme fortune. Selon le magazine Forbes, Mohammed VI se place au septième rang des fortunes royales. Il est devenu le premier banquier, le premier industriel et le premier assureur du Maroc. Peu de personnes osent concurrencer le chef d’Etat, intouchable par la constitution. Il n’y a donc pas réellement de liberté d’entreprise dans ces différents secteurs.6
Quant au plan diplomatique, il semble qu’il y ait un retour en arrière. Si aucun changement majeur n’a été instauré depuis le règne d’Hassan II, Mohammed VI n’apprécie pas de participer aux réunions et aux sommets internationaux. C’est pourquoi actuellement le Maroc ne possède plus la même voix qu’il y a dix ans.7


De nouvelles promesses

Le pays fête donc cette année les dix ans de règne de Mohammed VI. Lors du discours diffusé à l’occasion de ces festivités, le roi, accompagné de son fils Moulay Hassan et de son frère cadet Moulay Rachid, s’est publiquement engagé à poursuivre sa politique de réforme. Il a également demandé à son gouvernement d’intensifier ses efforts pour améliorer l’éducation et le développement social du pays. Il a insisté sur « la bonne gouvernance publique » indispensable à « la consolidation d’un climat économique propice à l’investissement et au développement ». Il a également évoqué une volonté de réformer la justice de son pays, dont l’indépendance est régulièrement remise en cause.8

Cependant, malgré les progrès effectués et la baisse de la pauvreté, le Maroc reste un pays où les inégalités entre riches et pauvres sont très importantes. Selon Ahmed Lahlimi Alami, responsable du haut-commissaire au plan (HCP), ce sont uniquement les plus riches et les plus pauvres du pays qui ont profité des efforts de lutte contre la pauvreté des autorités. A l’opposé, les classes dites moyennes n’ont pas vu leur situation s’améliorer. Souvent au bénéfice de salaires peu élevés, ces populations sont endettées. Beaucoup doivent occuper un second emploi, dans le secteur informel, pour survivre.9
Aboudakr Jamai, journaliste et ancien directeur du « Journal hebdomadaire » tire un bilan mitigé de ces dix années de règne. S’il regrette que les Marocains lisent moins les journaux et participent mois en politique, il souligne que le monarque a réussi à moderniser son pays. Cependant, il ajoute que ces initiatives ont été mises en place grâce à l’autoritarisme du roi et que si la réforme du statut de la femme a été une avancée importante pour le pays, elle reste entachée par un système judiciaire profondément corrompu.10 Bien que de nombreux progrès ont été réalisés grâce à des réformes, certaines frustrations demeurent, liées en particulier à l’éducation, la santé, les droits de l’homme et la justice.

Eugénie Bron
Assistante de recherche


Sources
1. De Montety, Etienne, « La marche en avant du Maroc de Mohammed VI », in Le Figaro, 23 juillet 2009, p. 19 ; Tuquoi, Jean-Pierre, « Mohammed VI », in Le Monde, 16 juillet 2009, p. 15.
2. « Mohammed VI : le changement et la continuité », in Euronews, 30 juillet 2009, URL : http://fr.euronews.net/2009/07/30/mohammed-vi-le-changement-et-la-continuite/
3. Oberlé, Thierry, « MAGHREB. Le souverain marocain multiplie les déplacements dans le pays tout en associant son entourage à la gestion du royaume », in Le Figaro, 23 juillet 2009, p. 4.
4. Tuquoi, Jean-Pierre, « Mohammed VI », in Le Monde, 16 juillet 2009, p. 15 ; Tuquoi, Jean-Pierre, « Un monarque discret mais ferme », in Le Monde, 16 juillet 2009, p. 16 et Jamai, Aboubakr, « Le bilan institutionnel étant « nul », le temps est venu d’un grand débat », in Le Monde, 16 juillet 2009, p. 18.
5. Beaugé, Florence, « Maroc : le sondage interdit », in Le Monde, 3 août 2009, URL : http://abonnes.lemonde.fr/archives/article/2009/08/03/maroc-le-sondage-interdit_1225217_0.html
6. Jamai, Aboubakr, « Le bilan institutionnel étant « nul », le temps est venu d’un grand débat », in Le Monde, 16 juillet 2009, p. 18.
7. Ayad, Christophe, « Mohammed VI, un espoir de renouveau qui s’essouffle », in Libération, 31 juillet 2009, URL : http://www.liberation.fr/monde/0101582872-mohammed-vi-un-espoir-de-renouveau-qui-s-essouffle
8. LT / AFP, « Mohammed VI promet des réformes », in Le Temps, 31 juillet 2009, URL : http://www.letemps.ch/Page/Uuid/b650f0a8-7d48-11de-b99f-2f32bbac36d8/Mohammed_VI_promet_des_réformes
9. Beaugé, Florence, « Des très riches et des très pauvres », in Le Monde, 16 juillet 2009, p. 17.
10. Jamai, Aboubakr, opcit.

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  • http://www.cermam.org/fr/logs/vue/dix_ans_de_regne_de_mohammed_v_1/
  • Publié le 5 août 2009