Lettre du Cermam

Point de vue

Guerre en Irak : triste anniversaire pour les réfugiés

Pour la deuxième fois depuis 1948, le Moyen-Orient est confronté à une catastrophe humanitaire ayant des conséquences pour toute la région et au-delà : le drame des réfugiés irakiens.

Quatre ans après une guerre censée déboucher sur la liberté et la démocratie en Irak, le résultat est plus que décevant. La guerre civile s’installe durablement et la violence aveugle est le lot quotidien d’une population civile privée d’avenir. Nous aurions dû célébrer ce mois-ci le quatrième anniversaire de la première démocratie pluraliste du monde arabo-musulman. Nous voilà à pleurer sur l’Irak de Saddam – oui, Saddam, ce dictateur sanguinaire – un Irak qui au moins était laïc et vivait en paix. Aujourd’hui la communauté internationale est au chevet du pays, tantôt pour supplier les États de l’« Axe du mal » d’y réduire leurs nuisances, tantôt pour lancer des appels au secours afin d’atténuer les souffrances d’un peuple victime des ses anciens et nouveaux maîtres.

Un nouveau problème fait à présent la une de l’actualité : l’exode massif de la population irakienne, auquel s’ajoute le déplacement forcé, à l’intérieur du pays, de centaines de milliers de personnes démunies. Le Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR) annonce des chiffres alarmants : près de 1,8 millions d'Irakiens déplacés dans leur pays. Ce nombre pourrait s’élever à 2,7 millions avant la fin de 2007. Mais d’autres ont opté pour un exil plus lointain. Entre 40 000 et 50 000 Irakiens fuient leur patrie tous les mois. Ils sont aujourd’hui un million en Syrie, 700 000 en Jordanie, plusieurs dizaines de milliers en Egypte, entre 80 000 et 130 000 au Liban et 40 000 en Iran et en Turquie.

Dans leur terre d’exil, les réfugiés vivent dans des conditions précaires. Femmes et enfants sont logés à la hâte dans des bâtiments publics et des écoles, et souvent dans des installations de fortune ou des maisons insalubres. Il est vrai que les pays d'accueil, malgré la bonne volonté qu’ils affichent, sont soumis à de fortes pressions socio-économiques : crise du logement, surcharge des infrastructures et des systèmes d’éducation et de santé. Certains craignent des répercussions en matière de sécurité et redoutent le mécontentement des populations locales. De fait, les États arabes refusent d’accorder aux Irakiens le statut de réfugiés, qui leur conférerait plus de droits, de protection et d’aide, et les traitent le plus souvent comme clandestins ou visiteurs de passage. En Jordanie, les enfants irakiens n’ont ni accès aux écoles publiques ni le droit de s’inscrire dans des écoles privées, faute de permis de séjour. Seul un Irakien disposant d’un montant de 100 000 dollars dans une banque jordanienne peut espérer obtenir un visa d’entrée dans le pays. Le tri se fait donc à la frontière. La Syrie accorde, depuis le 20 janvier, une autorisation de séjour de trois mois renouvelable aux Irakiens, mais cette autorisation a été ramenée à deux semaines renouvelables une seule fois. À l’issue de ces deux semaines, il faut repartir au moins un mois en Irak avant de pouvoir retourner en Syrie. Cette situation perdure malgré les injonctions du patron de l’HCR, António Guterres, pour que les Irakiens ne soient pas renvoyés de force dans leur pays. Le HCR a raison de parler d’un désastre humanitaire en Irak. Mais l’agence onusienne n’est pas plus créative que les Etats concernés. A ce jour, aucune stratégie de consensus n’a été élaborée pour faire face à l’afflux des réfugiés et organiser leur séjour dans les pays d’accueil.

Une priorité s’impose : déclarer l’Irak zone sinistrée. Il est nécessaire de reconnaître la présence, dans les pays limitrophes, de centaines de milliers d'Irakiens vulnérables dans les pays voisins qui ont besoin d'une protection et d'une assistance efficaces. Cette reconnaissance implique de créer des conditions permettant d’aider les réfugiés et les déplacés là où ils se trouvent en Irak ou dans les zones de transit, mais aussi aux postes frontaliers. C’est dans cet ordre d’idées que le HCR a lancé en janvier dernier un appel international afin de récolter 60 millions de dollars destinés à financer des programmes prévus pour l’année 2007 en faveur des Irakiens déplacés à l'intérieur de leur pays, des réfugiés non irakiens présents en Irak et des Irakiens et étrangers qui ont fui l’Irak. L'appel du HCR souligne également la nécessité d’une aide internationale plus conséquente pour garantir que les pays voisins maintiennent leurs frontières ouvertes aux personnes fuyant l’Irak et ayant besoin d'un refuge. Le montant en question est pourtant dérisoire. Il s’agit d’une situation inédite qui ne demande pas une opération ponctuelle, mais qui s’inscrit dans la durée et exige une approche globale et concertée. Se contenter de lancer des appels médiatiques pour soulager les consciences sans une véritable prise en charge du problème des réfugiés n’améliorera pas le sort de ces derniers.

C’est un moment de vérité pour l’ONU. Sa réputation auprès des a été entamée à cause d’un embargo injuste et du scandale lié au programme « Pétrole contre nourriture », qui a enrichi le clan de Saddam et certains fonctionnaires onusiens sans scrupule. Aujourd’hui, il est permis de demander aux Nations Unies d’oser consacrer un programme aux civils irakiens, qu’on pourrait nommer « Pétrole contre protection des réfugiés ». Rappelons que « Pétrole contre nourriture », lancé par le Conseil de sécurité le 14 avril 1995, a été consacré à 66 % à l’action humanitaire, à 30 % à la Commission d’indemnisation à Genève, à 2,2 % aux dépenses de l’ONU pour sa gestion du programme et enfin à 0,8 % à la Commission de contrôle, de vérification et d’inspection des Nations Unies. Avec un baril à 66 dollars, une déduction de 1 % seulement des ventes du pétrole irakien assurerait chaque année un montant situé entre 30 et 40 millions de dollars.

Une autre idée serait d’établir une agence du même type que l’UNRWA, créée par l’ONU à la suite de la première guerre israélo-arabe, en 1948-49, pour venir en aide aux réfugiés palestiniens dans la bande de Gaza, en Cisjordanie, en Jordanie, au Liban et en Syrie. L’objectif d’une telle agence serait de répondre aux besoins essentiels des réfugiés irakiens en matière de santé, d'éducation, de secours et de services sociaux. Son personnel pourrait être en majorité irakien, étant donné le haut niveau de qualification de la classe moyenne irakienne. Ils seront certes réfugiés, mais aussi et d’abord enseignants, médecins et travailleurs sociaux.

L’administration américaine dépense environ deux milliards de dollars par semaine pour financer la guerre en Irak, et, à cette occasion, produire de nouveaux réfugiés. Les Etats-Unis devraient se sentir moralement et politiquement obligés d’assumer leurs responsabilités et de prendre en charge une partie des coûts de ce désastre humain. La Syrie et l’Iran, pays autrefois « voyous » et placés naguère dans le collimateur de George Bush après l’Irak, se retrouvent avec un statut de puissance incontournable dans la crise irakienne. Les réfugiés irakiens, eux, sont toujours sans statut.

-- Hasni Abidi,
Directeur du Cermam

Avec la collaboration d'Ahmad al Shiqaqi, politologue irakien

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  • Origine CERMAM
  • http://www.cermam.org/fr/logs/vue/guerre_en_irak_triste_annivers/
  • Publié le 23 mars 2007