Point de vue
Iran: diplomatie musclée ou coopération ?
Cela fait quatre ans que les négociations avec l’Iran au sujet de son programme d’enrichissement nucléaire se poursuivent, mais aujourd’hui un obstacle se présente à l’horizon. Il s’agit d’un accord signé le 21 août dernier par M. Mohammed ElBaradei, directeur de l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA), et par l’Iran, et donnant aux Iraniens un délai pour répondre aux questions persistantes sur leur programme nucléaire. Les puissances occidentales ont fortement critiqué cet accord et l’ont rejeté, préférant des sanctions supplémentaires envers l’Iran, par le biais du Conseil de sécurité (CS).
C’est le fossé croissant entre l’AIEA, qui doit surveiller le programme nucléaire iranien, et les puissances occidentales du CS, qui ressort de cet épisode. En fin de compte, qui peut décider des mesures à prendre envers l’Iran, le CS ou l’AIEA? Les deux croient détenir ce pouvoir.
Pour les puissances occidentales (les Etats-Unis, en particulier), la solution à cette crise réside dans les sanctions du CS. Dès la découverte du programme nucléaire iranien, elles ont été convaincues de l’aspect militaire de celui-ci. Et elles ont de quoi avoir raison. Cette envie soudaine de développer l’énergie « civile » nucléaire, de la part d’un pays possédant un dixième des ressources pétrolières mondiales, est très suspecte. De plus, l’Iran, membre du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), refuse de se soumettre aux conditions du Protocole additionnel de mai 1997, qu’elle a pourtant signé, autorisant l’AIEA à faire des inspections sans restrictions. Le pays a-t-il quelque chose à cacher ? A mesure que le temps passe, les tensions augmentent, et des pays comme les Etats-Unis et la France s’impatientent devant le rythme pris par les négociations.
Malgré deux séries de sanctions du CS, l’Iran n’a toujours pas modifié son programme. Dès lors, quand M. ElBaradei et l’Iran signent un accord qui, aux yeux des puissances occidentales, soulage la pression des inspections et les obligations iraniennes de se conformer aux résolutions du CS, ces puissances sont outrées. Condoleeza Rice a déclaré qu’il ne revenait à quiconque de diminuer ou réduire les obligations imposées aux Iraniens, ce qui sous-entendrait que seul le CS en a le droit. Pour ces pays, l’AIEA est un organe technique dont la fonction, définie à l’article 3 du TNP, consiste à poser des limites aux Etats non nucléaires, les empêchant d’acquérir ou de produire un arsenal nucléaire militaire. Par conséquent, pour les Etats-Unis, la France et leurs alliés, l’AIEA peut certes faire des inspections, recueillir des échantillons ou écrire des rapports, mais elle n’a pas la compétence pour passer des accords avec des pays qui posent problème.
La mission de l’AIEA
L’AIEA ne voit pas la situation de la même façon. Elle est satisfaite par les avancées obtenues avec l’Iran, en matière de confiance et de transparence. M. ElBaradei a notamment rendu un rapport privé le 31 août, dont le contenu a été obtenu par les médias, nous informant qu’aucune preuve de militarisation n’a été trouvée dans le programme iranien d’enrichissement nucléaire, bien que l’Iran refuse de plus larges inspections. M. ElBaradei ajoute que les déclarations de l’Iran concernant ses expériences avec le plutonium sont en adéquation avec les résultats de l’enquête. La réaction iranienne à ce rapport, telle qu’elle est exprimée par Ali Asghar Soltanieh, ambassadeur iranien à l’AIEA, est encore plus positive : « La quête iranienne pour l’énergie nucléaire vise seulement la production d’électricité, et non la fabrication d’une bombe comme le suggèrent les Etats-Unis ; l’Iran est honnête dans ses intentions de répondre à la méfiance ». Au sein de l’AIEA, le conseil d’administration a lui aussi approuvé cet accord, tout comme le Mouvement des pays non alignés. Il semble aujourd’hui que de nombreux pays souhaitent laisser à l’Iran le bénéfice du doute quant à son programme nucléaire et ne pas se ruer sur une interprétation militaire. Ce qui nous offre une toute nouvelle perspective de la situation. Tout d’abord, contrairement à ce qu’affirment les médias, il est impossible d’accuser l’Iran d’avoir violé le TNP. De plus, l’article IV de ce dernier nous informe que rien dans ce traité ne peut affecter le droit inaliénable de toute partie à développer (rechercher, produire et utiliser) l’énergie nucléaire civile. Ensuite, les articles I et II de la Charte de l’AIEA nous rappellent que le but de cette institution est d’assister les pays dans leur développement de l’énergie nucléaire civile. Jusqu’à présent, l’AIEA n’ayant pas trouvé de preuves d’une militarisation du programme d’enrichissement nucléaire iranien, son devoir est d’assister l’Iran. Et comment l’assister mieux qu’en établissant une confiance et une coopération des deux côtés, ce que fait l’accord controversé? Si l’on considère que l’Iran a été honnête sur ses intentions nucléaires, sa volonté de ne pas coopérer est compréhensible si le monde l’a accusé dès le début. Vu sous cet angle, M. ElBaradei est le plus à même de conclure un accord avec l’Iran.
Depuis, les divergences dans le camp occidental ne cessent de croître. Les pouvoirs occidentaux, voulant souligner leur désaccord, veulent davantage de sanctions contre l’Iran. M. Kouchner, ministre des Affaires étrangères français, est allé jusqu’à prévenir le monde de l’éventualité d’une intervention militaire en Iran. Ce dernier ne chercherait qu’à gagner du temps en dupant l’AIEA. Après tout, l’Iran ayant déjà menti à propos de son programme nucléaire dans le passé, pourquoi devrait-il être cru maintenant ? Les conséquences d’un Iran nucléaire dans le monde seraient telles qu’il n’y a pas de place au doute. C’est le pays qui veut « rayer Israël de la carte ». Une guerre nucléaire est sérieusement envisageable. Mais M. ElBaradei est intervenu pour signaler son désaccord : « Je vois des tambours de guerre frappés par ceux qui prônent que la solution à court terme serait de bombarder l’Iran, ce qui me donne des frissons car cela me rappelle la rhétorique précédant la guerre en Irak » - forte critique envers l’administration américaine et faisant allusion aux fameuses armes de destruction massive qui n’ont jamais été retrouvées en Irak. Pour lui, ce ne sont pas les sanctions mais seulement la coopération qui mènera à une solution durable. A quoi Condoleeza Rice a riposté en informant que les Etats-Unis n’ont pas encore écarté l’option militaire face à l’Iran, et qu’« il vaut mieux laisser la diplomatie aux diplomates et non à un organe technique comme l’AIEA ». Bref, elle veut une diplomatie musclée.
Et ainsi les querelles se poursuivent, et tant que le monde ne sera pas uni derrière une position commune, l’Iran sera libre de poursuivre tranquillement son programme. Si les intentions iraniennes sont honnêtes, alors les pouvoirs occidentaux auront décrédibilisé l’une des agences phares du système international qu’ils ont eux-mêmes mis en place. Si, en revanche, l’AIEA se range du côté des puissances, elle aura prouvé que l’énergie nucléaire pour tous n’est qu’un mythe, que seuls quelques pays privilégiés y ont droit. Mais si les intentions iraniennes sont belliqueuses et que le pays obtient la bombe, cela pourrait être la fin du TNP. Les enjeux en cause sont importants. Tout dépend donc de cette séparation assez floue entre programme nucléaire civil et programme nucléaire militaire. Heureusement, cette incertitude ne devrait durer que jusqu’à la fin novembre, fin du délai donné à l’Iran par l’AIEA. A cette date, le monde saura enfin si l’Iran lui dit la vérité.
Ines WARD
Hasni ABIDI
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- http://www.cermam.org/fr/logs/vue/iran_diplomatie_musclee_ou_coo/
- Publié le 6 novembre 2007
