Lettre du Cermam

Point de vue

La guerre au Liban : petits arrangements entre amis

L'offensive contre le Liban a certes été déclenchée par Israël, mais les États-Unis ont bel et bien commandité la guerre. Washington a même pris le soin d'informer du projet israélien certaines capitales arabes alliées. L'Arabie saoudite, l'Égypte et la Jordanie n'avaient pas hésité à donner leur aval pour une intervention israélienne rapide contre le Hezbollah au Sud-Liban. Cette guerre a été voulue par les États-Unis dans une intention qui dépasse les objectifs annoncés par Ehud Olmert. Washington considère que la situation n'est plus tenable face à un Iran hautain et agressif et à une Syrie peu recommandable. Pour changer la donne dans toute la région, il est devenu impératif d'affaiblir le Hezbollah et de priver Damas et Téhéran de leur principal atout : la capacité de nuisance au Proche-Orient. La réalisation de cet objectif mettrait Washington en position de force face aux deux trouble-fête : la Syrie et l'Iran, en plein bras de fer diplomatique sur le dossier nucléaire. Amman, Le Caire et Riyad ne peuvent qu'êtres soulagés de voir ébranlé le « croissant chiite » menaçant. L'Arabie saoudite, qui s'attache sans cesse à museler sa minorité chiite, n'aime pas voir l'Iran se profiler comme puissance régionale. Les poids lourds du monde arabe ont condamné « l'action aventureuse » du « Parti de Dieu ». L'Arabie saoudite a même obtenu du mufti national une fatwa condamnant le mouvement chiite et interdisant aux musulmans de le soutenir. Dans l'espoir d'atténuer la colère prévisible des populations arabes au moment de l'offensive israélienne, l'Arabie saoudite et les autres monarchies du Golfe ont promis trois milliards de dollars à la Banque centrale du Liban. Et l'Union européenne, faute de jouer un rôle influent, a fait désormais sa spécialité des reconstructions post-conflit.

Dans l'esprit de Condoleezza Rice, véritable maître d'œuvre dans le dossier libanais, le Hezbollah doit suffisamment être affaibli pour que d'éventuelles discussions avec Damas penchent en faveur de Washington. On a trop souvent donné de cette crise l'image d'un conflit inextricable. En fait, pour le Liban, la solution existe. Tout le monde la connaît : le déploiement d'une force multinationale, la négociation d'un accord pour les deux fermes de Cheeba occupées par les forces israéliennes, la libération d'une partie des prisonniers libanais détenus par Israël et le désarmement du Hezbollah dans le cadre du processus d'intégration politique.

Sur le plan militaire, le Hezbollah ne sera jamais anéanti, mais seulement affaibli. Or, avec 30 députés au parlement et deux ministres au gouvernement libanais, le « Parti de Dieu » peut être tenté par la bataille politique après sa performance face à Tsahal. Cependant, il sait que les Libanais refuseront de lui donner davantage de voix s'il ne désarme pas. Quant à la Syrie, il n'est pas exclu qu'elle accepte de monnayer le désarmement du Hezbollah contre sa réhabilitation sur la scène internationale – qui pourrait se manifester par une levée de l'embargo. Le pouvoir de Bachar el-Assad étant fragile, il n'est pas sûr que le président syrien bouderait des garanties que lui offrirait Washington.

Quant à l'Iran, s'il n'en finit pas d'appeler à la destruction d'Israël, il faut néanmoins relativiser. Malgré son ton belliqueux, Téhéran n'a sûrement pas l'intention d'attaquer l'État hébreu. La cause palestinienne ne mobilise pas les foules persanes. Les hommes politiques iraniens sont pragmatiques et savent le profit qu'ils peuvent tirer d'une instrumentalisation de la crise au Proche-Orient. Leur jeu d'alliance en Irak est à ce titre un cas d'école.
Enfin, Israël, contrairement à une idée reçue, ne vit pas dans un environnement si hostile. La Syrie est censé être son ennemi mortel. Pourtant, jamais un coup de feu n'a été tiré au Golan au cours du confit actuel. Quant à la Jordanie et l'Égypte, elles vivent depuis longtemps en paix avec leur voisin. Seule la frontière libanaise demeure active. Pour Téhéran et Damas, le Hezbollah ne sert pas à détruire Israël, mais à l'importuner continuellement. Israël n'a plus grand-chose à craindre. Du moins tant qu'il est entouré de régimes autoritaires et non de démocraties.
Cette dernière guerre du Liban est l'arrêt de mort du fameux « Grand Moyen-Orient démocratique » voulu par les États-Unis. Washington a fini par comprendre qu'à chaque fois que des élections étaient organisées dans les pays arabes, les islamistes se rapprochaient du pouvoir. On l'a constaté récemment en Arabie saoudite, au Koweït et au Bahreïn, en Égypte et bien sûr en Palestine. Aujourd'hui, Condoleezza Rice ne parle plus que de sa vision d'un « Nouveau Moyen-Orient pacifié ». C'est-à-dire non hostile aux États-Unis et à Israël.

-- Hasni Abidi
Directeur du CERMAM

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  • http://www.cermam.org/fr/logs/vue/la_guerre_au_liban_petits_arra/
  • Publié le 12 décembre 2006