Point de vue
L’Algérie de Jacques Ferrandez
Neuvième tome des Carnets d’Orient, Dernière demeure relate la période de la guerre d’indépendance algérienne comprise entre la déclaration du Général de Gaulle réclamant, le 23 octobre 1958, la « paix des braves » et l’appel à la grève générale illimitée décrétée par les unités territoriales le 24 janvier 1960.”
Jacques Ferrandez, Dernière demeure, Paris, Casterman, 2007, 63 p.
Véronique Bonnet, Université Paris 13 (France) et CERMAM (Genève)
La guerre et ses méthodes marquent le récit. Si certains personnages des précédentes bandes dessinées – Samia, Octave, Baraka, Jacob, dont le prénom s’est transformé en Jacky, – réapparaissent, d’autres personnages d’époque tel l’oncle Casimir, grand propriétaire terrien, Albert Camus – dont la pensée est relayée par certains – périssent. Plus que les précédents, cet album enregistre la fin d’une période où la cohabitation des différentes communautés était peut-être encore concevable. Mais la possibilité de l’abrogation du code de l’indigénat et la lutte contre la misère ravageant les villages des « indigènes » se heurtent à la brutalité intentionnelle des militaires.

Côté français, l’armée, humiliée par sa défaite en Indochine, entend, quel qu’en soit le prix infligé aux civils, rester en possession d’une Algérie française. Pour ce faire, certains officiers pratiquent la « bleuite ». Côté algérien, les luttes entre les soldats du FLN et ceux du MNA (mouvement messaliste), la phobie des traîtres, se soldent par des exécutions sommaires. Jacques Ferrandez poursuit son parti pris dialogique : laisser la parole aux acteurs et aux victimes de la guerre. Même lorsque l’on savait déjà combien la dignité humaine fut bafouée, on lit et relit ces terribles phrases d’un soldat français sur la torture: « Y’a des choses, j’aime pas en parler… On était à Bougie, on avait un lieutenant, un Kabyle… Il était marié à une Européenne… On les a retrouvés sur la plage, lui émasculé, les couilles dans la bouche… Elle éventrée… Elle était enceinte… On l’a vu à ce moment-là, le fœtus avait été retiré et remplacé par des cailloux. Elle avait encore dans les mains les cheveux de ceux qui l’avaient violée et torturée… Elle s’était défendue… Le lendemain on partait en opération, on a surpris une femme qui sortait de la forêt… Elle n’avait rien à faire là… C’était le couvre-feu… On l’a confiée à l’officier appelé de la section… Le soir, j’ai revu cette femme. L’officier était en train de lui sauter dessus à pieds-joints, elle était nue sur le ciment. Elle évacuait tout sous elle… C’était pas beau à voir !... » (pp. 28-29).
Mais le texte n’est pas illustré par l’image. L’auteur évite le voyeurisme de l’horreur, ne cède pas à cette « esthétique » dévoyée nullement garante d’une quelconque efficacité pédagogique. Les scènes de viol s’inscrivent dans des vignettes sombres ; un clair obscur angoissant suggère la brutalité plus qu’il n’en dessine les marques. Tel soldat s’est engagé pour fuir la routine française, pour ne plus voir la « gueule » de ses concitoyens ; il leur préfère « même celle des bougnoules. C’est dire » (p. 25). Loin de la lumière des Fils du Sud – le troisième album de l’auteur qui narrait l’histoire de sa propre famille –, les pieds-noirs interrogent leur absence de devenir en terre algérienne. Marianne et Sauveur évoquent un futur départ en métropole. La lucidité politique de Jacky, devenu avocat, est documentée par la connaissance de l’histoire des juifs d’Algérie . Il rappelle que les siens furent spoliés de la nationalité française par les lois de Vichy, que les « listes étaient prêtes, la police et la légion auraient fait le sale boulot », que les enfants juifs furent alors chassés de l’école républicaine : « On leur a dit “ Rentrez chez vous, vos parents vous expliqueront” ». « Il n’y avait rien à expliquer… » (p. 43).

En dépit des superbes contrastes entre les paysages de la Mitidja, la fugace beauté de Tipasa et les couleurs flamboyant d’or et de vermeil du Québec, Dernière demeure tourne une page du cycle des Carnets d’Orient. L’Orient du peintre Joseph Constant (Djemilah) a perdu son caractère enchanteur, Samia est sortie du tableau où les femmes demeuraient figées pour tenter de devenir actrice de l’histoire. Lorsque, déguisée en homme, elle s’évade sur un cheval pour rejoindre les combattants du FLN, nul ne sait si Octave, son amant parachutiste, parviendra à la retrouver. L’humoriste Fellag, auteur de la préface, comble cependant le fossé : « Face à face, chacun de son côté, nous regardons les mêmes choses aux mêmes moments. Deux frères qui voient l’Histoire se faire au détriment d’eux, sans eux, incapables d’arrêter son rouage. Alors on dessine ça, on fait rire, on fait rêver pour mettre un peu de baume sur “tout ça” ».
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- Origine CERMAM
- http://www.cermam.org/fr/logs/vue/lalgerie_de_jacques_ferrandez_2/
- Publié le 17 septembre 2007
