Lettre du Cermam

Point de vue

Le Match Algérie/ Egypte: Expression d’une rivalité ou d’un refoulement?

Le 18 novembre, jour du match de foot entre l’Algérie et l’Egypte au Soudan. Un jour très célèbre, puisqu’il fut le sujet médiatique par excellence dans les deux pays. Certes, les matchs de foot ont leur importance spéciale dans tous les pays du monde, tant le jeu est populaire. En revanche, la transformation d’une compétition de football en une guerre nationale est un événement qui mérite plus d’attention.

Grâce aux médias, la victoire dans ce match et celui qui l’avait précédé au Caire, s’est vu transformée - comme l’a brillement démontre Amr Elshobaki dans son article sur la défaillance médiatique des deux pays au quotidien égyptien AL Masry Al-Youm - non seulement en des provocations respectives, mais aussi en une question de victoire et de prestige national. En Egypte par exemple, une quantité extraordinaire de chansons nationales affluèrent à la radio aussi bien qu’à la télé, transformant dans la mentalité collective, un simple événement sportif en un jour de dignité nationale. C’est ainsi que, dans des sociétés extrêmement frustrées, vivant sous le fardeau des régimes autoritaires qui ont échoue à réaliser des progrès réels, que la victoire dans un jeu aussi populaire que le foot se transforme facilement en un accomplissement national quoique factice. De ce fait, gouvernants et gouvernés se mettent d’accord pour donner le même sens illusionnaire, quoique soulageant au même événement: Pour le pouvoir en place, c’est la quête d’une légitimité dégradante et pour le peuple c’est le désir ardu de sentir une fierté longtemps perdu. A ne pas oublier de mentionner que le président de la république égyptienne a rendu- juste avant le premier match- une visite exceptionnelle aux joueurs égyptiens pour les encourager, marquant ainsi une transposition de la victoire sportive en une victoire nationale et un transfert implicite du sportif au politique.

C’est dans ce contexte d’un impact pervers des médias surtout égyptiennes, d’une mobilisation intense et d’un esprit de guerre rien sans aucune mesure, qu’un événement vînt pour déclencher le drame: Des pierres furent lancées sur le bus des joueurs algériens au Caire, lors du premier match. Un événement qui, quoique refusé de toute manière, pouvait passé sans conséquences dramatiques, si les médias algériennes –et avec le laxisme du régime algérien- ne l’ont pas exploité. La vengeance fut violente: Quelques compagnies égyptiennes en Algérie, à la tête desquelles “Orascom” furent incendiées et les égyptiens y travaillant (et dont le nombre atteint environ 4000) furent priés de quitter le territoire par leur compagnie. C’est ainsi qu’un peuple fortement mobilisé pour une cause illusionnaire et perdant la notion de ce qu’est un “État de droit” a décidé de se venger. Si la réaction populaire fut trop brutale, la réaction du régime algérien fut plus étrange. Ce dernier non seulement s’est abstenu de toute intervention pour le règlement du problème, mais aussi il a demandé des impôts par effet de retour au propriétaire d’ “Orascom”, montrant ainsi une certaine complicité même si partielle. C’est ainsi que, pour les régimes de deux pays, cette transposition du sportive au politique ne faisait que plaire.

Le jour du match au Soudan arrivant, et pour comble, le public algérien qui fut transporté dans des avions militaires affrétés spécialement ainsi que des charters et propre à l’Etat algérien, munis d’armes blanches achetées au Soudan, selon la version du Caire, il n’a pas hésité à poursuivre le public égyptien. Ce dernier a certainement passé une des mauvaises heures de sa vie avant de pouvoir atteindre l’aeroport et retourner. Plusieurs ont été blessés. Des manifestations immenses et violentes ont eu lieu et continuent à avoir lieu dans plusieurs gouvernorats égyptiens, surtout devant l’Ambassade de l’Algérie au Caire. Aucun essai de la part des deux régimes ne fut établis pour calmer cette crise. Semble-il, et pour une autrefois, que la crise appairait aux pouvoirs des deux pays plutôt profitable que nuisante. Mais comment comprendre la réaction immense et violente des Égyptiens, surtout les jeunes d’entre eux face à ce qui est arrivé au Soudan et en Algérie? Ces réactions sont plutôt le produit du sentiment d’humiliation qu’ils vivent chaque jour et d’une manière continuelle sous la tutelle d’un régime autoritaire. Les cris d’une femme à l’aeroport du Caire, de retour du Soudan, affirme cette réalité: “Nous avons été humiliés au Soudan, nous avons été vraiment humiliés, et comment ne pas l’être, si on l’est déjà dans notre pays?!” Certes, l’établissement d’une manifestation comme protestation pacifique devant l’ambassade algérienne était tout à fait légitime, par contre ce qui fut inadmissible, c’était la forme trop violente qu’avait prise la manifestation, surtout avec le lancement de “molotofs” et de brûler drapeau algérien. Ces manifestants égyptiens -tout comme leurs homologues algériens- qui, se sentant humiliés dans leur quotidien vécu, ont perdu le sens de ce qu’est un “État de droit” tant son absence se fait visible et ont par suite choisi de se venger de cette manière brutale et violente. C’est la perte de confiance en un régime politique qui pourrait protéger la dignité et rendre les droits violés, qui a conduit à cette violence. C’est ce qu’un des manifestants égyptiens a par ailleurs lancé: “Si on n’arrache pas nos droits, personne ne nous respecterait dorénavant.” La réaction d’un des auditeurs du discours du président égyptien quelques jours après ce drame affirme la même idée: “S’il vous plaît, répétez la phrase que vous venez de dire: La dignité du citoyen égyptien est de la dignité de l’Egypte”.

Ainsi, si la compétition sportive est achevée, en revanche, les malheurs et la haine qu’elle avait engendrée prendront leur temps, avant que la guérison ne s’établisse. Reste alors à nous interroger: Quel avenir pour des sociétés dont les peuples vivent un extrême refoulement? Quel futur pour des peuples, qui de plus en plus, perdent la notion de l’ “État de droit”, tellement elle est voué à disparaître?


Nadine ABDALLA
Doctorante à l'Institut d'Etude Politique (IEP) de Grenoble, France, Stagiaire de recherche à l'Institut d'Etude Politique de Lausanne, Université de Lausanne (Unil) et assistante de recherche associée au CERMAM

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  • http://www.cermam.org/fr/logs/vue/le_match_algerie_legypte_expre/
  • Publié le 3 décembre 2009