Point de vue
Le parcours historique des chiites du Liban
Les chiites constituent aujourd’hui la communauté la plus nombreuse du Liban. Les chiites sont depuis quelque temps au centre des préoccupations du monde arabe et de l'Occident. Dans cet article, nous présenterons les différentes étapes franchies par cette communauté et l’importance qu’elle a prise au pays du Cèdre.
Ce n'est qu'en 1926, donc après la proclamation du Grand Liban en 1920, que la communauté chiite a été reconnue officiellement en tant que telle. Dans leur grande majorité, les chiites habitaient les régions nouvellement rattachées au Petit Liban, régions qui avaient été placées sous le contrôle direct du pouvoir ottoman, c'est-à-dire le sud du Liban actuel et la Bekaa. Périphériques, ces régions étaient caractérisées, en comparaison avec Beyrouth et la montagne, par leur sous-développement économique, social et culturel. Cette disparité s'est maintenue après l'indépendance libanaise, acquise en 1943. Au moment de cette indépendance, le partage du pouvoir a été déterminé par l'entente entre maronites et sunnites. A la marginalisation socio-économique de la communauté chiite s'est ainsi ajoutée la marginalisation politique. Les dirigeants chiites de l’époque étaient pour la plupart des chefs traditionnels féodaux qui en général ne s'intéressaient guère au sort des membres de leur communauté dans le besoin.
A la fin des années 1960 et au début des années 1970, la situation ne s’améliore pas. Au contraire, l’implantation des organisations armées palestiniennes au sud du Liban va multiplier les incursions israéliennes contre les Fedayin, dans des régions à fort peuplement chiite. Cela aura pour conséquence un mouvement d’exode soutenu et de plus en plus important vers la banlieue de Beyrouth, grossissant les rangs les rangs d’un sous-prolétariat chiite. Les personnes ainsi poussées à l'exil s’inscrivent dans des partis laïcisants ou de gauche, comme le Parti communiste, l’Organisation de l’action communiste ou le Baas. Un autre tournant a eu lieu dans les années 1960 : il s’agit de l’arrivée dans d’un nombre important d’oulémas chiites libanais qui ont achevé leur formation théologique à Qom ou à Nadjaf. Ils organisent à leur retour des conférences, des débats et des rencontres ayant pour cadre des associations caritatives ou d'entraide et des lieux de cultes, dans les régions à forte densité chiite.
L’imam Moussa Sader se distingue vite de tous les autres par son engagement politique. Dès la fin des années 1960, il impose son influence au sein de sa communauté en obtenant du gouvernement, en 1967, la mise en place du Conseil supérieur chiite. L’objectif de cette institution est d’affirmer l’identité et la présence sociopolitique des chiites. Moussa Sader ne s’arrête pas là, et crée un mouvement populaire, « le Mouvement des déshérités », aux aspirations multiples. Son but principal est de lutter contre le sous-développement socio-économique dans lequel vivent les régions à prédominance chiite, le Sud, la Bekaa et les banlieues de Beyrouth. Un autre objectif du mouvement est de détourner les populations chiites des partis de gauche ou arabisants et des organisations palestiniennes armées, ainsi que de trouver le moyen de remplacer les chefs politiques chiites traditionnels. Le « Mouvement des déshérités » constitue la première expression et structure sociopolitique des chiites du Liban.
Au début des années 1970, une milice armée, Amal, encadrée et entraînée par le Fatah, voit le jour en secret sous l’égide de l’imam Moussa Sader. L’apparition du mouvement Amal va permettre d'organiser le sous-prolétariat chiite. Ce mouvement et la politique de son guide vont contribuer à encourager l’éveil communautaire de la population chiite et faciliteront l’émergence du Hezbollah dans les années 1980.
La création de la République islamique d’Iran, en février 1979, et sa capacité à exporter la révolution islamique ont été, incontestablement, le principal catalyseur au développement de la mouvance intégriste chiite au Liban. Des groupuscules islamistes chiites y existaient déjà lors de la prise du pouvoir par l’ayatollah Khomeiny à Téhéran, mais pas à grande échelle. Ils comprenaient essentiellement le Rassemblement des oulémas de la Bekaa, les comités islamiques et la branche libanaise du parti chiite irakien « Al Daawa ». Un processus de fusion va avoir lieu entre les groupes intégristes chiites pour permettre en 1983 la fondation officielle du Hezbollah, qui dévoilera son premier programme politique en 1985.
Dès lors le mouvement Amal et le Hezbollah se partagent la représentation des chiites libanais, ne laissant pour l’instant aucune place pour une troisième voie chiite. Ils conduisent leur politique main dans la main, se consultent pour chaque décision importante et adoptent des positions quasi similaires. On a pu le constater l'été dernier, quand le leader d'Amal, Nabih Berri, s’est constamment chargé de défendre le Hezbollah, ou dans la démission récente des cinq ministres chiites du gouvernement, membres tant d'Amal que du Hezbollah. Une solidarité très forte lie sans aucun doute la communauté chiite qui sent que son heure est venue, que le temps où elle était marginalisée est bel et bien terminé. Ils entendent le faire comprendre aux autres communautés libanaises et à la communauté internationale.
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- Publié le 13 mars 2007
