Point de vue
Les Arabes face à la crise en Géorgie
Le 8 août 2008 n'a pas seulement marqué le début des Jeux Olympiques de Pékin. C'est aussi la date de l'offensive géorgienne sur l'Ossétie du Sud, république autoproclamée mais non reconnue par la Géorgie. C'est exemple de ces conflits « gelés » de la région du Caucase qui sont redevenus actifs avec la chute de l'Union Soviétique, et qui se caractérisent par des divisions ethniques s'affirmant essentiellement par des revendications séparatistes.
Au nom de l'ingérence humanitaire, la Russie a riposté immédiatement en bombardant la Géorgie. Moscou vient en aide aux Ossètes, connus pour être pro-russes, ainsi qu'aux soldats russes des forces de maintien de la paix présents sur place depuis 1993 avec un mandat de l'ONU. Il est évident que les intérêts de la Russie sont en jeu dans une région qu'elle a toujours considérée comme étant dans sa sphère d'influence (une sorte de « pré carré » russe). Mais qu'en est-il des autres puissances ?
Les intérêts des États-Unis se retrouvent eux aussi au premier plan car le Caucase est un passage obligé pour leur approvisionnement en hydrocarbures de la Caspienne, et par conséquent pour leur sécurité énergétique. En outre, les Américains envisageaient la possibilité d'y établir des « bases arrière pour de futures opérations militaires contre la Syrie et l'Iran » et considéraient l'endroit comme stratégique pour « répandre la démocratie dans les pays de la région ». De plus, le soutien des États-Unis au président géorgien Mikheïl Saakachvili et le souhait de celui-ci de voir son pays adhérer à l'OTAN (processus reporté jusqu'en décembre) ne sont un secret pour personne … et contrarient la Russie. Néanmoins, Washington s'efforce de ménager Moscou car, à l'avenir, le géant russe pourrait contribuer à contenir l'Iran et faire contrepoids à une Chine en plaine expansion.
Pour l'Union européenne, une telle rupture de la paix interétatique appelait forcément une réaction. Différents chefs de gouvernement et ministres des Affaires étrangères ont condamné l'intervention russe et ont qualifié de « hors-la-loi » – tels sont les mots de Bernard Kouchner – la reconnaissance de l'indépendance de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie. En effet, il s'agit d'une violation de la souveraineté territoriale de la Géorgie et, par extension, du droit international. Mais les Européens restent eux aussi prudents avec la Russie. En effet, la crise ukrainienne de 2006 les a inquiétés en leur rappelant d'où proviennent la majorité de leurs importations d'hydrocarbures.
Cette démonstration de force et la tournure que prennent les événements fait envisager un retour à la bipolarité. Le président russe Dmitri Medvedev a annoncé qu'il ne souhaitait pas un retour à la Guerre Froide mais que, si cela se produisait, il ne la craindrait pas. Il a ajouté qu'il serait même prêt à couper toutes relations avec l'OTAN si cela s'avérait nécessaire.
Qu'en est-il du monde arabe ? Il a été plutôt discret jusqu'ici. Les dirigeants arabes ont été peu nombreux à réagir à ces événements. Est-ce par manque d'intérêt ? C'est peu probable, surtout dans un contexte où Russes et Américains sont directement impliqués. C'est plutôt par attentisme, les pays arabes préférant pour l'instant rester spectateurs, observer l'évolution de la situation et éviter de se mettre l'une ou l'autre partie à dos. Ils essayent d'examiner les conséquences possibles de ce conflit et ses éventuelles répercussions sur eux-mêmes. Du reste, il semble qu'à court terme la situation ainsi créée pourrait être profitable aux pays du Golfe, car la déstabilisation du Caucase et/ou la réorientation des pipelines de la mer Caspienne vers la Russie mettraient à mal la diversification, entreprise par les États-Unis, de leur approvisionnement énergétique. Les Américains reviendraient donc à une dépendance plus grande vis-à-vis des pétromonarchies arabiques. Mais à plus long terme, au cas où la Russie parviendrait à imposer sa volonté, et notamment l'indépendance des deux républiques séparatistes, le changement des rapports de force qui en résulterait au Moyen-Orient ne ferait pas que des heureux*.
Ainsi, suite à la visite du président syrien Bachar Al-Assad à Moscou, fin août, le Kremlin a annoncé qu'il était prêt à soutenir militairement la Syrie et à installer des missiles sur son sol. Et d'ajouter qu'il était prêt à fournir des combustibles nucléaires au site iranien de Bushehr. Ce choix de soutenir la Syrie et l'Iran, qui a de quoi inquiéter Américains et Israéliens, n'est pas le fruit du hasard. Ces deux États se sont retrouvés isolés sur la scène internationale et dans la ligne de mire des États-Unis. De plus, ils partagent avec la Russie, bien qu'à un degré plus élevé, une animosité à l'encontre d'Israël. Un rapport américain, préparé par Brian Harring*, mentionne un accord secret entre l'État hébreu et la Géorgie qui prévoirait l'utilisation du sol géorgien pour frapper les installations nucléaires iraniennes. Cet accord prévoirait aussi une coopération militaire et l'installation de bases secrètes, ainsi que la libre utilisation des aéroports géorgiens par les Israéliens, sous surveillance américaine. Il est alors facile pour la Russie d'accuser Israël d'aider et d'équiper militairement la Géorgie au moyen de ces bases et c'est pourquoi l'aviation russe les aurait bombardées.
La Syrie et l'Iran sortiraient donc gagnants d'un retour à la confrontation entre la Russie et l'Occident. La Syrie pourrait redevenir un acteur régional de poids et se permettre d'être moins conciliante dans les négociations de paix. L'Iran pourrait se raffermir et peut-être faire avancer son dossier nucléaire. De plus, cette intervention russe a mis hors état de nuire des bases sur sol géorgien qui avaient été créées pour être utilisées par Israël, ennemi commun de la Syrie et de l'Iran.
Le reste du monde arabe, en revanche, ne devrait pas être rassuré par un retour en force de ces deux pays. Le Liban pourra craindre de revenir à la situation d'avant 2005, c'est-à-dire à la tutelle syrienne. Quant aux pays du Golfe, ils sont traditionnellement gênés par un Iran trop puissant. Celui-ci s'est déjà livré à une provocation, en renforçant mardi 26 août son emprise sur les îles Tumb et Abou Moussa, revendiquées depuis longtemps par les Émirats arabes unis.
Loulia Kouchaji,
Assistante de recherche--CERMAM
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- http://www.cermam.org/fr/logs/vue/les_arabes_face_a_la_crise_en/
- Publié le 4 septembre 2008
