Point de vue
Les pays voisins de l’Irak veulent-ils vraiment soutenir le « nouvel Irak » ?
Une conférence des pays voisins de l'Irak et des grandes puissances s’est terminée mardi 22 avril sans toutefois obtenir d'engagement concret. La réunion s'est tenue à Koweït en présence de représentants des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU et des autres grandes puissances du G8.
La conférence était destinée à réintégrer l'Irak dans son environnement régional. Le Premier ministre irakien Nouri al-Maliki a encouragé ses voisins à aider l’Irak en tenant leurs promesses d'annulation de sa dette et d'envoi d'ambassadeurs. Ces deux domaines sont jugés cruciaux pour la stabilisation de l'Irak par Washington, qui voit dans une mobilisation arabe plus forte dans ce pays un contrepoids efficace à l'influence de l'Iran chiite voisin.
En outre, après une réunion lundi 21 avril à Bahreïn avec des représentants de huit pays arabes et de l'Irak, la secrétaire d'État américaine Condoleezza Rice n'a annoncé aucun progrès lié à ces deux exigences. Les voisins de l'Irak avaient déjà promis d'ouvrir des missions diplomatiques à Bagdad, mais aucun n'a eu lieu jusque à l’heure. Ils insistent toujours pour que l'Irak rembourse ses dettes et verse les compensations pour les dommages causés par la guerre du Golfe en 1991.

La question essentielle consiste à savoir si les pays voisins de l’Irak souhaitent vraiment stabiliser la situation en Irak et soutenir la création d'un nouvel Irak, puissant et démocratique?
La réponse est plutôt non. La plupart des pays voisins de l’Irak n’ont aucun intérêt à ce que l’expérience irakienne soit couronnée de succès ; ils visent à limiter l'instabilité et le chaos à l’intérieur de l'Irak et à prévenir son expansion dans les pays voisins.
Le rôle destructif de l’Iran en Irak est très clair ; il s’exprime par son soutien aux milices armées et par l’entretien de troubles et de conflits internes. L'Iran utilise l'Irak comme un moyen de pression dans son conflit avec les États-Unis, en particulier ce qui concerne son dossier nucléaire.
La Syrie qui est accusée d'abriter des terroristes et de faciliter leur passage à l'Irak cherche aussi à exploiter le dossier irakien dans ses négociations avec l'Occident en général et les États-Unis en particulier en ce qui concerne le Tribunal Spécial pour le Liban (TSL) visant à juger les auteurs de l'attentat qui a causé la mort de l'ex-Premier ministre Rafik Al-Hariri, ainsi que les auteurs d'une quinzaine d'autres attentats depuis 2004 dans le pays. La majorité parlementaire anti syrienne au Liban accuse la Syrie d'avoir commandité l'assassinat de Rafic Al-Hariri ainsi que les autres assassinats de personnalités libanaises anti-syriennes. Mais Damas nie toute implication. La Syrie vise aussi à briser l'isolement international en jouant un rôle actif dans la crise irakienne.
Le succès de l'application du système fédéral en Irak et la création de la région du Kurdistan irakien où les Kurdes peuvent obtenir de nombreux privilèges et pouvoirs suscite de grandes craintes dans la Turquie voisine et dans tous les pays voisins où vivent des Kurdes. Le Kurdistan irakien pourrait devenir un exemple à suivre par les Kurdes résidant dans les pays voisins. Il pourrait également être un havre pour les opposants Kurdes, comme ce fut le cas avec le PKK qui a entraîné l’incursion turque au nord de l’Irak au mois de février dernier.
Ce qui concerne la Jordanie, le roi jordanien Abdullah II a exprimé ouvertement sa crainte de la possibilité d'un croissant chiite dirigé par l'Iran surtout après l'arrivée des parties religieuse chiites irakiennes au pouvoir. Ces parties reprochent à la Jordanie sa coopération avec l'ancien régime et l’accuse d'abriter les Baasistes et les terroristes et de les envoyer en Irak. Le retrait des forces américaines de l'Irak à la lumière de la détérioration de la sécurité nuira à la Jordanie. La présence des groupes armés, en particulier Al-Qaida dans la partie ouest (sunnite) de l'Irak et frontalière avec la Jordanie laisse planer le péril de l'exportation des opérations terroristes, d’autant plus que la Jordanie a souffert de terrorisme transfrontalier matérialisé par les explosions à Amman et à Al-Aqaba à l’initiative d’Irakiens sous l'impulsion d’Al-Qaida. C’est la raison pour laquelle la Jordanie produit des efforts considérables afin que les américains ne retirent pas leurs soldats, ce qui à son tour complique la situation.
L’Arabie saoudite a, pour sa part, été accusée par les États-Unis de ne pas soutenir le gouvernement de Nouri al-Maliki, de ne pas faire des efforts visant à mettre fin à la violence en Irak et, enfin, de soulever les parties sunnites contre le gouvernement chiite. Nawaf Obaid, le conseiller à la sécurité du gouvernement de Ryad, a noté que « si les forces américaines se retirent de l'Irak brusquement, l'Arabie saoudite interviendra fortement pour soutenir les Irakiens sunnites contre les chiites soutenus par l'Iran. »
En dépit de la position officielle de Ryad contre le terrorisme et la présence d’Al-Qaida dans le royaume, force est de noter sa volonté manifeste d’inciter les jeunes Saoudiens moudjahidin à combattre en Irak pour enrayer le gouvernement irakien dominé les chiites et l'influence iranienne en Irak. L’Arabie Saoudite craint aussi l'influence croissante des minorités chiite saoudite qui sont la majorité de la population dans l'est du pays riche en pétrole. Il est clair que l'Arabie saoudite ne parviendra pas à construire une relation avec le gouvernement irakien tant que ses demandes d'un équilibre interne entre toutes les parties irakiennes ne sont pas réunies.
En ce qui concerne le Koweït, les événements de 1990 au moment de l'invasion irakienne au Koweït et le rôle facilitateur du Koweït dans l'occupation de l'Irak en 2003 ont causé un important fossé entre les deux pays. De plus, La question de la dette irakienne et les réparations au Koweït n’ont pas encore été réglées d’une façon équitable. Rappelons que L'Irak doit verser 5% de ses revenus pétroliers à un fonds créé par le Conseil de sécurité de l'ONU après l'invasion du Koweït par les forces du président irakien Saddam Hussein en août 1990, il s’agit de réparations de guerre au moment où l'Irak a besoin de ces montants pour la reconstruction. D’ailleurs, le Koweït ne souhaite pas la présence d'une Irak forte afin d'éviter ce qui s'est passé en 1990, en particulier après la déclaration de Nouri al-Maliki devant le Parlement irakien en 2005 alors que l’on évoquait des violations de la frontière entre l’Irak et le Koweït : « ce qui se passe pourrait établir une situation grave et pourrait ramener les relations entre l'Irak et le Koweït à zéro au point de départ.» De telles déclarations font douter les Koweïtiens de l’intention du gouvernement irakien et les découragent dans leur soutien à la politique de stabilité en Irak.
Enfin, il est clair que la conférence de Koweït ressemble à celles qui lui ont précédé à Charm el-Cheikh et Istanbul, qui n'ont pas données des résultats efficients : ce qui se passe en Irak est difficile à résoudre par une conférence des pays voisins dont les intentions sont animés par des calculs politiques. Aujourd'hui, l’Irak n'a pas besoin d'ouvrir des ambassades ou des consulats qui pourraient contribuer à amplifier le conflit interne en soutenant un certain nombre de milices et de groupes armés. L’Irak a besoin d’un retrait des forces d'occupation, d’un soutien au processus de réconciliation nationale, de la participation des différents groupes composant le peuple irakien à la vie politique, de construire ses forces militaires et sécuritaires sur une base nationale loyale.
Ahmed Al-Shikaki
Chercheur associé au CERMAM
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- Origine CERMAM
- http://www.cermam.org/fr/logs/vue/les_pays_voisins_de_lirak_veul/
- Publié le 2 mai 2008
