Point de vue
Les Syriens sont-ils immunisés contre le changement ?
« Je les ai vu le trainer brutalement, deux hommes le tenaient sous les bras pour l’entrainer loin de la place Marjeh (au centre de Damas, ndlr) tandis qu’un troisième lui donnait des coups de pied. Arrivés près d’un poteau électrique sur le trottoir, ils lui ont cogné la tête contre le poteau. » Un témoin raconte ainsi comment les services de sécurité ont traité le grand intellectuel syrien Tayeb Tizini en dispersant un rassemblement pacifique à l’appel des familles des détenus politiques devant le ministère de l’Intérieur et qui s’est soldé par l’arrestation de dizaines de manifestants. « Le plus dangereux » d’entre eux était un enfant d’une dizaine d’années qui portait le portrait de sa mère détenue pour réclamer son retour.
Le philosophe Tizini, auteur du « programme pour l’éveil et l’éclairement arabes » a été donc arrêté aussi et a passé plusieurs heures dans les sous-sol des services de sécurité avant d’être relâché par un interrogateur qui ne le connaissait sûrement pas. Tous les médias indépendants ont souligné le caractère pacifique et tranquille du rassemblement ainsi que ses appels non provocateurs et qui a été confronté à la violence d’hommes de sécurité en civil. Le mur du silence s’est-il brisé ? Les Syriens ont-ils surmonté la peur qui règne sur leur vie publique depuis plus de cinquante ans ?
Cet incident s’est déroulé au lendemain d’une manifestation spontanée de jeunes au cœur de la vieille ville de Damas brandissant la question que tout le monde se posait : « Ou es-tu donc le Syrien » avec ce qui se passe dans les pays arabes ? Ou es-tu en ce printemps arabe tant espéré ? L’autre slogan « le peuple syrien ne saurait être humilié ! » avait été scandé par des jeunes dans le vieux souk de Damas quelques semaines auparavant quand l’un d’entre eux avait été molesté par un policier.
On peut dire que le mur de la peur est tombé car, tout comme en Tunisie et dans une moindre mesure en Egypte, nul n’aurait imaginé que des jeunes osent prononcer des paroles aussi significatives depuis 1963 quand le parti Baath est venu imposer l’état d’urgence et surtout depuis la prise du pouvoir par Hafez El-Assad en 1970. En effet, les divers services de sécurité officiels et non officiels du parti dirigeant, ses syndicats et ses organisations populaires ont tous contribué à instaurer une culture de la bouche cousue accusant de trahison quiconque ne participait pas à la vénération et à la louange gratuite de tout ce qu’entreprenait la direction éclairée, toute corrompue et répressive qu’elle soit. L’encadrement de toutes les classes d’âge à travers les organisations populaires de la jeunesse a privé des générations entières de toute ambition en appauvrissant leur participation et muselant leur expression. Dans le même temps, la société civile était nationalisée et ses activités limitées aux œuvres de bienfaisance avec un strict contrôle politique de toute aspiration. Ainsi, les partis ont été marginalisés, voire éliminés.
Depuis le début des soulèvements arabes et leur propension à se libérer de la tyrannie politique et de la corruption économique de régimes qui avaient perdu toute légitimité, la Syrie était considérée par nombre d’observateurs comme mûre pour un printemps de la liberté. L’attente était logique, même si les prévisions se sont beaucoup trompé comme on l’a vu dans les surprises inaugurées par les Tunisiens accusés à tort d’être des exemples de soumission à un dirigeant tyrannique.
Le cas de la Syrie présente de nombreuses « spécificités» pouvant rassurer le pouvoir au moment où la peur a changé de camp. Sa société n’est pas homogène et malgré l’absence de confrontation ethnique ou confessionnelle et une coexistence correcte, elle est suffisamment complexe pour empêcher un rassemblement de toutes les composantes autour de revendications sociales, politiques et culturelles communes. Ainsi, la question kurde effraie les autorités comme une partie de l’opposition. Les revendications culturelles et identitaires légitimes des Kurdes, reconnues par l’ensemble de la société syrienne se heurtent à des aspirations à l’indépendance, notamment depuis l’autonomie obtenue par les Kurdes au Nord de l’Irak. Tout mouvement dans ce sens pourrait tuer un soulèvement populaire commun aux Arabes et aux Kurdes.
En outre, plusieurs minorités religieuses, et elles sont nombreuses en Syrie, considèrent que le régime, malgré ses abus et ses pratiques, est le plus à même de garantir leurs droits de vivre « en paix » alors que les minorités dans la région connaissent toutes sortes de discriminations (en Irak notamment). Cette idée est confortée par un discours sectaire et confessionnel développé par des voix influentes, sur Facebook en particulier, et qui s’opposent à toute tentative sincère de rassembler les diverses composantes du peuple syrien autour d’objectifs communs nationaux, civils et laics.
Il faut ajouter que les Syriens ont connu la terreur de près avec les événements sanglants des années 1980 qui se sont déroulés dans leurs villes lors de confrontations entre les frères musulmans et les services du pouvoir qui ont fait des victimes essentiellement parmi les civils innocents.
La période d’Assad fils, depuis l’année 2000, a affiché une volonté de modernisation et de développement en multipliant les promesses et éveillant les espoirs, notamment parmi les jeunes. Dix ans de promesses se sont écoulées sans que les Syriens ne voient de changement ni dans leur niveau de vie ni aux plans de la liberté d’expression, de l’organisation ou du multipartisme. Plusieurs initiatives, lancées par des partis d’opposition ou des intellectuels ont été réprimées par des intimidations et des arrestations. La Syrie a tenu le triste record du prisonnier d’opinion le plus âgée, l’avocat Haitham AL-Maleh, 80 ans, accusé « d’affaiblir la détermination de la nation » qui a fini par être libéré après plusieurs années dans le cadre d’une amnistie de criminels de droit commun. Cette accusation, l’une des plus contraires au droit a été fréquemment utilisée par les tribunaux d’exception pour emprisonner les opposants. Personne parmi les signataires de ces jugements ne s’est interrogé sur cette « nation » dont la détermination pouvait être affaiblie par l’écriture d’un article ou l’expression d’une opinion.
L’ensemble des mesures cosmétiques prises par le régime depuis le début de la vague de la liberté arabe pour empêcher la contagion en Syrie ont été vaines. Ni les mesurettes économiques, ni les campagnes de communication, ni la satisfaction de quelques revendications ouvrières ne peuvent répondre à l’aspiration essentielle pour la liberté et la dignité, comme on l’a vu d’ailleurs en Tunisie et en Egypte. C’est une réalité incontournable dans l’évolution des sociétés.
Les Syriens dans la diversité de leurs composantes n’appellent pas à la violence ni à des transformations radicales. Leurs exigences sont « simples » et visent les principes de base d’une vie correcte universellement reconnus pour la levée de l’état d’urgence, des élections libres, le multipartisme, une société civile libre, la libération des prisonniers politiques, la liberté de la presse et le combat contre la corruption sous toutes ses formes. Le régime saurait-il suivre l’exemple du roi du Maroc en ouvrant les prisons et le chantier du dialogue et des réformes véritables sans recourir aux accusations de trahison, à la terreur et à la répression ? Ou choisira-t-il de rester sourd face aux réalités en renforçant son appareil répressif, en protégeant les symboles de la corruption, en brisant la cohésion nationale et en ignorant les aspirations véritables de la nation et de l’être humain ?
Les campagnes désordonnées ou organisées dans la mauvaise direction que l’on voit fleurir sur les réseaux sociaux aboutiront-elles à une stratégie de changement ou participeront-elles à renforcer les réticences et les luttes au sein du pouvoir ? Les thèses du confessionnalisme et les discours insultants serviront-ils à soutenir les revendications de la grande majorité du peuple syrien pour la liberté et la dignité ou fourniront-ils des prétextes aux ennemis de la liberté pour couper court aux rêves légitimes ?
Il est certain que la Syrie, après les révolutions de Bouaziz (en Tunisie) et de la Place Tahrir (Egypte) changera, d’une façon ou d’une autre, notamment quand les élites politiques au pouvoir et dans l’opposition auront tiré les leçons de cette période. Car « nous ne vivons dans une ile isolée et l’histoire ne s’arrête pas aux portes de notre pays robuste » comme le dit l’opposant historique et ancien prisonnier politique Riyad Al-Turk (leader du parti communiste syrien).
Samir Kamal
publié dans Al Chorouq (Egypte), traduit de l’arabe par CI
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- Publié le 2 avril 2011
