Point de vue
L'Europe est-elle judéo-chrétienne ?
La réponse est évidente, mais elle ne doit pas pour autant être simpliste et réductrice. Culturellement, l'Europe est, bien sûr, en partie judéo-chrétienne et en partie le produit des autres influences religieuses et philosophiques qui y ont laissé leur empreinte, ainsi que des mentalités et des sensibilités des peuples qui l'ont habitée autrefois et qui y vivent aujourd'hui. L'Europe est judéo-chrétienne et aussi celtique, gréco-romaine, germanique, slave, arabo-musulmane, éclairée par l'esprit des Lumières, laïque et mondialisée. Et la liste est loin d'être exhaustive. Si l'on s'en tient à la culture écrite et savante, on peut certes dire qu'il y a en Europe une prépondérance des héritages gréco-romain, judéo-chrétien et moderniste ; et l'on doit constater dans la même logique que le judéo-christianisme est né au Moyen-Orient. Les contours géographiques de l'Europe sont imprécis, ses contours historiques le sont plus encore.

Cette réponse est évidente, et pourtant on a besoin de la formuler en toutes lettres. Si ce besoin existe, c'est sans doute à cause de la grande confusion qui règne actuellement sur ce sujet, confusion que révèlent certaines déclarations du style : « l'Europe est judéo-chrétienne, donc la Turquie ne doit pas adhérer à l'Union européenne » ou « il ne faut pas construire de minarets en Suisse », etc., sans parler des grossiers contresens entendus à l'occasion du débat sur l'identité nationale française. Or, considérer le judéo-christianisme européen comme quelque chose d'exclusif, c'est méconnaître l'histoire. Au mieux c'est se tromper, au pire c'est mentir.
L'histoire, précisément, nous rappelle par ailleurs que la notion même de judéo-christianisme est relativement récente et qu'elle a longtemps été étrangère à l'esprit des gouvernants européens. La chrétienté a été, pendant des siècles, hostile au judaïsme. Le Moyen Âge à été interminable pour la minorité juive d'Europe, qui était mise à l'écart et périodiquement persécutée, avec une rigueur variable, et imprévisible, selon les époques et les pays. Ce n'est qu'au XIXe siècle que l'on a commencé à constater l'existence d'une communauté de vues entre judaïsme et christianisme concernant, par exemple, la place de l'homme dans l'univers, sa destinée collective et individuelle, le caractère sacré de sa vie. Ce n'est qu'au XXe siècle que les principales Églises chrétiennes ont reconnu qu'il y avait un lien, une continuité, une fraternité entre les deux religions.

Du reste, cette manière favorable de voir le judéo-christianisme vaut pour ceux qui s'en réclament ou qui s'en tiennent à une neutralité bienveillante. Car dès l'émergence de ce concept nombre d'Européens ont pris position contre ce qu'il représentait de leur point de vue. Pour des raisons parfois recevables, parfois aberrantes. Le XXe siècle a aussi été marqué par un régime politique qui se voulait « moderne » et « efficace », qui valorisait au plus haut point l'identité européenne (telle qu'il la concevait), qui a même essayé d'unifier l'Europe … et qui méprisait le christianisme et, surtout, s'est acharné sur le judaïsme avec une cruauté inégalée. Au passage, il a créé le racisme d'État. On aura reconnu le régime nazi. Il a été détruit, mais non sans engendrer des monstres dont notre monde souffre encore et souffrira durablement.
D'ailleurs, l'épisode nazi (et les fascismes en général) oblige à s'interroger : l'Europe était-elle vraiment si chrétienne « après deux mille ans de christianisme », puisque c'est sur son sol qu'a failli se produire l'extermination totale du peuple juif auquel, pourtant, les chrétiens doivent – chose essentielle à leurs yeux – la révélation du Dieu unique et les « valeurs spirituelles » qui sont pour eux une référence constante ? Suffit-il qu'une terre soit couverte d'églises, que chaque village ait son clocher, pour que ses habitants soient vraiment chrétiens ?
Dire que « l'Europe est une terre chrétienne », c'est en outre négliger une réalité d'aujourd'hui : la déchristianisation des Européens « de souche » eux-mêmes. Qu'on s'en réjouisse ou qu'on s'en lamente, on reconnaîtra que cette déchristianisation résulte, entre autres facteurs, des progrès du matérialisme. Sous ses formes légitimes, et aussi sous ses formes bassement vénales. C'est pourquoi il est ironique de voir certains dirigeants politiques qui, par leur comportement, semblent diviniser l'argent avant tout, invoquer les « racines judéo-chrétiennes de l'Europe » et en tirer prétexte pour alimenter, par pure démagogie, le rejet des musulmans.
La récupération des religions qui prônent l'amour et des idées qui prônent la solidarité, leur instrumentalisation au profit des luttes de pouvoir, puis les déferlements de violence : si le procédé n'est pas nouveau, il reste déplorable. Au XVIe siècle, l'Europe a été déchirée par les conflits entre catholiques et protestants. Plus tard, on a trouvé ces « guerres de religion » bien étonnantes : comment des fidèles de la même foi chrétienne ont-ils pu se haïr à ce point ? Au XIXe et jusqu'au milieu du XXe siècle, certains ont cru à une inimitié irréductible entre chrétiens et juifs. De nos jours, cela nous paraît également bien étrange. Cela veut-il dire que dans quelques siècles, on trouvera tout aussi incompréhensible notre temps où d'aucuns parlent de « choc des civilisations » et vont dans certains cas jusqu'à souhaiter une conflagration générale entre Occident et Islam, alors que la parenté entre les trois religions du Livre a toujours été manifeste pour leurs croyants les plus sincères ?
Philippe Jacques
Chercheur associé au CERMAM
Lien permanent vers cet article (permalink)
- Origine CERMAM
- http://www.cermam.org/fr/logs/vue/leurope_estelle_judeochretienn/
- Publié le 23 avril 2010
