Lettre du Cermam

Point de vue

L'UE a-t-elle négligé les pays du Maghreb ?

Nicolas Sarkozy a entamé une visite de deux jours en Algérie et en Tunisie. Alors que le processus euro-méditerranéen, lancé en 1995 à Barcelone, est dans l'impasse, les pays du Maghreb accusant l'Europe de privilégier ses nouveaux membres, le président de la République veut relancer la coopération européenne avec la rive sud de la Méditerranée.

Hasni Abidi, Directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Genève)

Oui : " Elle a négligé les questions de droits de l'homme et de gouvernance "
La politique maghrébine de l'Union européenne, et de manière plus générale sa stratégie sud-méditerranéenne, n'a pas été à la hauteur des enjeux. En se focalisant sur les questions économiques, notamment par le biais de la signature d'accords d'association, l'UE a négligé d'autres aspects fondamentaux pour le développement du Maghreb. Contrairement à ce qui s'est passé lors du processus d'Helsinki en faveur des pays de l'ex-bloc communiste, l'Europe ne s'est guère souciée des questions de gouvernance et de droits de la personne humaine. Il faut rappeler à ce sujet que les gouvernements maghrébins ont utilisé les accords de libre-échange signés avec Bruxelles pour se donner une légitimité politique vis-à-vis de la communauté internationale et de leurs propres opinions publiques. L'Europe n'a pas suffisamment accordé d'attention aux élites maghrébines dissidentes qui, aidées et soutenues, auraient pu devenir des agents de changement dans leurs pays respectifs. Je reconnais que des sommes importantes ont été débloquées par les Européens mais l'argent ne suffit pas. Il faut un projet bien plus ambitieux qui englobe la politique, la culture, les sciences sans oublier les déplacements des populations. Quant à la France, elle a contribué à saper le processus euro-maghrébin en jouant une carte personnelle qui visait à maintenir la région dans sa zone d'influence exclusive. Et cette approche n'a guère payé puisque le Maghreb n'est plus une chasse gardée française avec de nouvelles élites économiques maghrébines qui regardent tout autant du côté du monde anglo-saxon que du Proche-Orient.

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Philippe de Fontaine-Vive, vice-président de la BEI en charge de la Femip

Non : " Elle contribue à la mise à niveau des économies sud-méditerranéennes "
On ne peut pas affirmer que l'Europe néglige la rive sud de la Méditerranée. De 2000 à 2006, l'Union européenne a déployé 13milliards d'euros, également répartis entre le Maghreb et le Machrek (Proche- Orient). La majeure partie de ces fonds sont des prêts de la BEI, et les dotations budgétaires de l'Union ont été de 5 milliards. La priorité est d'encourager la mise à niveau des infrastructures et des entreprises, ainsi que le développement du secteur privé local. Par exemple, la BEI est indirectement devenue l'actionnaire de quelque 750 entreprises du sud méditerranéen ; du côté des infrastructures, outre l'énergie et les communications, elle a commencé à financer les secteurs sociaux, par exemple au Maroc et en Tunisie :modernisation des systèmes de santé, de formation professionnelle, logement social. Pour l'avenir, le Conseil européen a décidé d'accroître cet engagement, ce qui permettra à la BEI de doubler son soutien annuel, notamment aux pays du Maghreb. Il reste des progrès à accomplir afin de disposer des crédits suffisants pour les secteurs sociaux et réaliser les réformes financières nécessaires pour réduire le risque de change, ouvrir les marchés de capitaux, établir des fonds de garantie pour les PME. Cependant, l'Europe accorde une importante "prime à l'élargissement" pour faciliter l'intégration des pays qui la rejoignent, ce qui a créé un profond écart entre les pays dits en accession et les voisins. Dans cette configuration, les pays du sud de la Méditerranée ne pourront que se comparer négativement aux pays d'élargissement et positivement par rapport aux "voisins de l'Est".
En attendant l'Unionméditerranéenne...

La "frontière" entre le Maghreb et l'Union européenne, que l'on représente le plus souvent par le détroit de Gibraltar, est la plus déséquilibrée du monde en matière de répartition des richesses. Ainsi au Maroc, le revenu moyen annuel est de 1.800 euros par an contre 18.000 euros pour l'Andalousie. C'est bien plus que l'écart qui existe entre le Texas et le Mexique. Et de façon plus générale, le revenu moyen au sein de l'Union européenne est près de sept fois supérieur à celui qui existe au Maghreb. Ces deux statistiques démontrent à elles seules le chemin qui reste à parcourir pour assurer le décollage économique d'une région qui reste sous la menace de l'extrémisme religieux. Initié au milieu des années 90 pour rapprocher l'Europe du Sud de la Méditerranée, le processus de Barcelone s'est enlisé malgré la signature d'accords d'association entre les pays du Maghreb et l'UE. Aujourd'hui, les gouvernements maghrébins demandent avec insistance une coopération plus ambitieuse. Depuis deux ans, l'Espagne défend le concept du "tout sauf les institutions", destiné à offrir un statut de "quasi-membre" aux pays du Sud les plus développés. De son côté, Nicolas Sarkozy avance l'idée d'une Union méditerranéenne qui offrirait un nouveau cadre de solidarité avec le Maghreb. Il reste néanmoins à définir les contours — et les limites — de cette nouvelle forme de coopération.

La Tribune - 11/07/07
LE DÉBAT DU JOUR

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  • Origine CERMAM
  • http://www.cermam.org/fr/logs/vue/lue_atelle_neglige_les_pays_du/
  • Publié le 11 juillet 2007