Lettre du Cermam

Point de vue

Médias et Al-Qaïda, les liaisons dangereuses

La presse britannique (notamment les tabloïds) a enregistré une hausse significative de ses ventes après les attentats de Londres en juillet. Celle du Evening Standard, le grand quotidien londonien du soir, a été la plus spectaculaire, avec +12% en juillet, selon l’Audit Bureau of Circulation. Loin d’être circonscrite à la seule Grande-Bretagne, cette tendance est générale. Les ventes des quotidiens, tout comme les audiences télé ou radio, connaissent de brusques poussées de fièvre après des événements de ce type, alors qu’en période de calme, l’actualité internationale n’est pas ce qui fait vendre, de l’aveu des intéressés.

Pour légitime et attendu qu’il soit (besoin de comprendre), ce phénomène n’en suscite pas moins un sentiment de malaise. Car la presse écrite européenne, à de rares exceptions près, se porte mal du point de vue économique. Et l’on peut se demander jusqu’à quel point les attentats islamistes et, au-delà, le phénomène Al-Qaïda, ne constituent pas une aubaine pour des médias en mal d’audience. Bien évidemment, aucun responsable concerné n’oserait pareil aveu. Mais les faits sont là: Al-Qaïda, qu’il soit ou non à l’origine plus ou moins directe des attentats commis de par le monde, jouit de facto d’une couverture médiatique à faire pâlir de jalousie n’importe quel spécialiste du marketing et de la communication. C’est ce qu’il recherche, tous les spécialistes le savent. Mais cela n’a pratiquement aucune incidence sur cette couverture. Rares en effet sont les médias, à l’instar de la chaîne de télé BBC World le jour des attentats de Londres, pour lui contester cette visibilité qu’il recherche dans un contexte de guerre qui est aussi une guerre de l’image.

On peut même se demander jusqu’à quel point certains médias occidentaux ne se sont pas transformés, à leur insu, en alliés objectifs de la mouvance Ben Laden, dont la toute puissance est présentée comme vérité d’Evangile. «Londres sous les bombes», titrait ainsi un quotidien français, «Le nouveau blitz de Londres», titrait de son côté un hebdomadaire, deux allusions explicites aux bombes nazies qui ravagèrent la capitale britannique pendant la Seconde guerre mondiale. Quatre engins explosifs, aussi meurtriers soient-ils, mis sur le même pied que les milliers de bombes larguées sur Londres? Al-Qaïda-nazisme, même combat? A écouter le discours dominant dont ces titres sont le reflet le plus caricatural, l’islamisme radical serait en constante progression. A l’inverse, l’idée selon laquelle il demeure au contraire cantonné à une infime poignée d’activistes désavoués par l’immense majorité de leurs coreligionnaires n’a pas la cote.
Cette guerre des images pose un problème de fond: vouloir contenir cette visibilité médiatique qui profite tant à Al-Qaïda, c’est prendre le risque de l’auto-censure et d’une remise en cause fondamentale de la liberté d’information. Sans en arriver là, il serait toutefois temps que la presse occidentale, dans son ensemble, s’interroge sur le bien-fondé de certains de ses réflexes et sur le caractère ambivalent des relations qu’elle entretient avec un phénomène qu’elle prétend réprouver.

-- Samy Linden
Journaliste spécialiste du monde arabe

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  • Origine CERMAM
  • http://www.cermam.org/fr/logs/vue/medias_et_alqaieda_les_liaison/
  • Publié le 15 septembre 2005