Point de vue
Méditerranée : Paix et progrès, oui ; mais avec qui ?
Ghazi Hidouci

Interpréter le point de vue « des gens » de l’autre côté de la Méditerranée sur la déclaration du Président français relative à une idée d’Union des pays riverains de La Méditerranée n’est pas une tâche facile au moins pour deux raisons. Ceux qu’on entend le plus souvent sont loin de représenter « les gens » ; alors même qu’ils sont l’expression des pouvoirs. Tous les gens sérieux l’admettent. Les gens ne parlent plus depuis longtemps, tant ils sont convaincus que ça ne sert à rien et que toutes ces constructions ne leurs sont pas destinées. Ils en ont vu passer d’autres régulièrement depuis plus de quarante ans. Je vais donc glaner les impressions auprès d’un nombre relativement restreint de producteurs d’analyse reconnus pour leur pertinence, et ouvrir grandes mes oreilles. J’ose supposer que je sais le faire puisque la presse arabe à Paris réclame mon point de vue.
Avant d’envisager tout commentaire sur le « nouveau » projet d’Unité Méditerranéenne avancé, il n’est pas inutile d’observer la réalité concrète. Aucun projet régional d’accord politique de construction de la paix et du développement n’a pu fonctionner de façon satisfaisante depuis la période des indépendances à ce jour entre les deux rives de La Méditerranée. Comme d’ailleurs aucune construction politique régionale entre les pays de la rive sud eux-mêmes n’a pu voir le jour. Nous lisons et entendons régulièrement et abondamment de nombreuses explications savantes convoquant les lectures culturalistes et idéologiques de l’histoire, les théorisations économiques, la sociologie, la politique.
Ces analyses possèdent systématiquement une grande capacité à montrer ce qui n’a pas marché dans le projet antérieur devenu obsolète et ce qu’il faut exactement faire pour que le prochain réussisse. En règle générale ce qu’on nous dit, à grands renforts de séminaires, d’expertise informée, de publications, de déclarations lyriques sur cette bonne vieille mère des civilisations, procède d’une technique efficace de la communication :
1. on nous fait peur en brandissant la menace des pires catastrophes si nous n’adhérons pas avec enthousiasme au projet,
2. on nous dit que pour nous montrer civilisés, capables de construire la paix, il faut omettre de penser qu’il y a la guerre au moyen Orient, ou mieux, nous convaincre que nous sommes les premiers responsables de cette guerre et qu’il nous appartient donc de l’arrêter. On ne nous dit pas comment.
3. Si nous avons bien été convaincus de 1 et 2, nous devons être capables d’attendre patiemment…Godot, sans trop manifester notre mauvaise humeur.
Comment réagissent régulièrement les gens ? Chez eux, la menace ne prend pas parce que la catastrophe n’est pas de l’ordre du possible, elle est effective depuis longtemps. Les gens entendent que le pire serait à venir si les projets proposés ne se réalisent pas, mais on ne leur dit pas ce que c’est, concrètement le pire, par rapport à ce qu’ils vivent aujourd’hui et c’était quoi, il y a dix ans, vingt ans, trente ans ?
Les gens auraient bien voulu que n’importe quel projet marche ; L’occident élabore, leurs Etats les approuvent, eux n’ont aucun moyen d’influencer. Face à autant d’énergie dépensée et autant d’échecs répétés, les explications données ne les satisfont pas et les remèdes proposés leur semblent inefficaces.
Que faire au bout du compte pour dépasser ces contraintes? Rapidement, je vois deux voies possibles :
- ignorer le point de vue des gens au sud de La Méditerranée; C’est la voie de la sagesse qui finit toujours par prévaloir. Elle a plusieurs mérites ; elle montre qu’ils ont raison de dire qu’ils ne peuvent pas influencer les échecs, elle situe les responsabilités des échecs là où elles sont, elles évitent de parler dans le vide.
- Trouver le moyen, toujours à inventer, de prendre réellement en compte l’opinion de ces gens, parce qu’en définitive, toute entreprise durable dépend de leurs convictions et de leur comportement non contraint.
La tâche n’est pas facile. Prenons pour illustrer la difficulté, cette fois du point de vue des thèses officielles, le temps de nous poser franchement une question simple, gênante, mais devenue à la longue incontournable : « Ces gens , les méditerranéens du Sud, sont-ils incapables de comprendre leurs intérêts, si abondamment expliqués par leurs voisins proches et lointains ? Marchent-ils sur la tête ou sur les pieds? Sont-ils réellement en bonne santé mentale ? » La question est sérieuse, car si tel n’était pas le cas, la raison de tous les échecs sauterait aux yeux. Autrement, si à la suite d’une introspection critique rigoureuse et scientifique nous nous apercevions que nous marchons sur la tête, à quoi bon alors nous proposer l’amitié et la coopération? Il faudrait envisager autre chose.
Sans faire remonter à la surface, par manque de temps, tous les comportements incohérents dont les peuples de cette région ont habitué l’Europe et l’Occident -(j’allais dire Le Monde)- depuis si longtemps, arrêtons-nous pour illustrer le propos aux dernières manifestations de leurs inconséquences. Après plus de quarante ans d’aveuglement à contre courant des bonnes mœurs politiques, les palestiniens, finissent par affirmer leur confiance dans le recours à La Démocratie afin de désigner des dirigeants légitimes présentant des garanties suffisantes selon les normes de l’Occident pour négocier la paix et le progrès.
Et voilà qu’à la première occasion, ils élisent de « mauvais » dirigeants. Ils sont mauvais selon de nombreux critères tout aussi scientifiquement valables les uns que les autres (fanatisme dissimulé, stratégie d’appareils totalitaires camouflée derrière un redoutable maniement du double langage, archaïsme des rapports hommes-femmes, et j’en passe… Tout cela est vrai par principe puisque les conditions pour qu’ils puissent être confondus par leurs actes n’ont jamais pu se réaliser. Mais n’en doutons pas, aux yeux des spécialistes de la pensée objective des deux côtés de la Méditerranée, ils le sont. La cause aurait été tranquillement entendue si ces mauvais dirigeants ne s’étaient pas avérés capables d’étouffer militairement et rapidement une mini-guerre civile, ramener la paix dans la bande de Gaza en en extirpant les bandes armées d’origine trouble et peut être finir par libérer le courageux journaliste Johnson. Ces agissements peuvent être la preuve de capacités diaboliques à mettre en défaut la subjectivité des experts.
En tout cas, ce qu’ils font est irrationnel. Autrement, l’explication serait qu’un conflit interne palestinien grave est transformé en guerre contre un gouvernement élu à la suite d'un processus électoral que Washington, n'a pas hésité à définir comme « le plus démocratique dans l'histoire du Moyen-Orient ». Or cela n’est pas possible par définition et par manque de preuves : Confirmons que ce que disent ces gens, c’est bien du délire. Si nous disions comme eux également que le Hamas victorieux aux élections accepta de partager le pouvoir avec le Fatah sans même prendre le contrôle de sa police, de reconnaitre de facto l'Etat d'Israël aux frontières indéfinies et d’adopter la stratégie de la négociation fondée sur les mécanismes désuets d'Oslo, nous serions totalement partisans des islamistes et peu crédibles pour n’avoir pas envisagé le point de vue des non islamistes. Si surtout nous affirmions comme eux que la direction du Fatah n’a jamais accepté de travailler dans un gouvernement où la corruption, les passe-droits et l’arbitraire sont découragés, nous serions de fanatiques opposants aux courants modernistes et laïques arabes.
Si enfin nous disions que Le Département d'Etat a préféré encourager la police du Fatah à lancer une offensive militaire contre le Hamas et qu’il y a quelques semaines, Israël a autorise l’acheminement d'une grosse quantité d'armes pour les milices du Fatah présentes à Gaza, nous serions complètement dans la théorie du complot qui bien sûr n’a jamais existé, sauf dans nos têtes délirantes. Continuons comme des malades à penser que les milices du Fatah ont été immédiatement écrasées parce que se battant pour une fausse cause, que la stratégie US a une nouvelle fois ridiculisé les alliés arabes des USA qui ont garanti l’accord de gouvernement national (ils ne sont pas toutefois à une gifle près)… Cela nous éviterait de penser que séparer Gaza de la Cisjordanie, c’est de la haute politique et non pas une nouvelle calamité et une folie. Et cela nous convaincrait qu’il est fatal et de notre faute que le chaos règne de nouveau à Gaza, que nous aimons la guerre civile, à Gaza où la population est pourtant désespérée, et partout ailleurs dans toute la région. Cela nous éviterait, et à tous ces braves gens, d’être considérés comme insupportables.
Car ce qu’il est obligatoire de dire c’est qu’il faut négocier uniquement avec le Président non discrédité Abbas et lui fournir toute l’aide nécessaire. Il faut trouver normal d’encercler Gaza. Il faut continuer de croire que les peuples de cette région possèdent de bons gouvernements, taire leur faible poids politique leur corruption, et leurs méthodes policières et soutenir que c’est à eux et uniquement à eux que l’Occident doit parler et faire confiance.
Mais voilà, ils sont de longue date totalement inefficaces, et ce n’est pas demain qu’ils trouveront le mot magique pour faire que les illusions deviennent des réalités.
A qui le Président français va-t-il parler? A ceux-là qui sont tous déjà engagés dans le processus US sans issue ? Est-ce que ces gouvernements sont prêts à risquer d’accepter une alternative aux USA ? Je serais tenté de dire que la place est prise. Comment donc aider de pareils régimes sans perdre son temps et son énergie ? Quel contrat sont-ils capables de respecter ? Et pourquoi encore une fois éviter les turcs ? Leur tête ne nous revient pas ? Voilà un peuple qui en moins de cent ans vit s’écrouler l’empire, émerger un régime militaire autoritaire qui effaça d’un trait de plume, costume, écriture, pratiques sociales etc…Mais son chef Atatürk représentait la modernité aux yeux de l’Occident ; personne n’en douta hors le peuple turc. Les militaires conserveront longtemps le contrôle du pouvoir, serviront de base militaire contre l’URSS et une partie du moyen Orient, étoufferont les libertés. Par la force des choses, avec le temps, ils seront obligés de s’ouvrir et de négocier avec les turcs. Et voilà qu’une partie de ces derniers réclame un aménagement du Kémalisme et montre qu’elle est encore musulmane. Chemin faisant nous sommes inéluctablement aujourd’hui à la veille de l’écroulement définitif d’un système politique mis en place il y a vingt cinq ans par un coup d’Etat à contrecourant de la réalité turque.
La dérive possible de ce pays dans la violence ne serait-elle ni méditerranéenne, ni moyen-orientale ? Faire semblant qu’ils ne sont pas là procède-t-il d’un tour de passe-passe ou d’une attitude raisonnable ? Nous ne comprenons rien ?
Pourtant, les événements qui se déroulent en Turquie amplifient les contradictions de la construction institutionnelle turque. Comme toujours en pareille circonstance, ceux qui s’aveuglent jusqu’à l’impasse, _ les militaires,- et ceux qui s’en accommodent pour de nombreuses bonnes et mauvaises raisons, _ les « réformistes » islamistes mous et les kémalistes civils bien ancrés à la droite extrême, ne sont pas capable d’en sortir. Ils n’ont pas de stratégie alternative résolue, ne gèrent pas les développements possibles de la crise, et surtout les pires. Il en est de même pour l’arbitre US.
Et on revient à la contradiction lancinante entre élections libres et Médirannéens du Sud. La victoire électorale de l’APK (le parti centriste islamiste) va modifier la constitution. Un scrutin serré permettrait peut-être aux centristes APK de négocier le virage avec les militaires. Une victoire ample devrait entraîner un nouveau coup d’Etat, même sous la forme de l’envahissement du Kurdistan. Les USA, aujourd’hui gênés par la multiplicité anachronique de leurs alliances , seraient emmenés à intervenir. Une approche sournoise de type installation de guerre civile comme au Liban entrainerait une terrible guerre intérieure contre le peuple mauvais votant. Une approche frontale, le début de la rupture des alliances à l’Occident dans la région et la constitution d’un front asiatique turque, russe et iranien avec toutes les conséquences qu’entraineront les passions énergétiques, serait possible.
La logique démocratique gêne énormément dans cette région. La Palestine possède aujourd’hui deux premiers ministres et deux territoires distincts. A qui envoyer l’aide ? Quels palestiniens ont-ils le droit de se nourrir ? Avec qui négocier ? Ces délirants posent des questions vraiment bizarres!
Que dire juste à côté du Liban dont le Gouvernement que l’on aime tant ne sert qu’à enfoncer sa propre armée et s’opposer à la capacité politique exemplaire de sa population? Le Sud Liban et Beyrouth ainsi qu’une partie du Nord ont sû résister il y a à peine quelques mois à une invasion massive d’une des plus grandes armées modernes. De source israélienne, ils n’ont dû cette victoire indiscutée qu’à leur grande capacité politique d’organisation de la résistance. Aujourd’hui, ils s’opposent pacifiquement et en évitant en permanence les provocations. à un gouvernement pour le moins absent politiquement pendant la guerre, et qui ne s’émeut pas de la transformation à nouveau du Liban en terrain de manœuvres étrangères militaires et terroristes.
Que dire de la Syrie, interdite de fréquentation? Les palestiniens auraient-ils dû voter pour les corrompus du Fatah, les libanais pour Signora et les milices étrangères ? Les turcs pour le chef d’Etat Major de la bonne armée laïque qui s’oppose au suffrage universel?
Les arabes et les turcs montrent tous les jours qu’ils ne veulent pas le faire et ne cessent de mettre des bâtons dans les roues aux manœuvres de leurs gouvernants et des stratèges US. Et partout, dans ce grand moyen Orient, c’est la même chose : L’Occident a de grands projets mais met entre parenthèse l’expression politique majoritaire pour mille raisons ; Il soutient les dirigeants stipendiés (les démocrates Hosni Moubarak, Mouammar Gaddafi, la monarchie Wahhabite, King Abdullah, tous les princes et émirs de nos palaces) qu’il veut imposer par mille artifices. L’Europe appuie et réclame fermement que l’opinion là bas appuie de même la guerre en Irak, les menaces contre La Syrie et l’Iran, le pourrissement au Liban.
Mais pourquoi donc ? Parce qu’en réalité l’Occident officiel veut contrôler le moyen Orient pour défendre ses intérêts. La coopération, le dialogue et la paix sont pour lui à ce prix. Les puissances occidentales laissent aux gouvernements dont ils garantissent la pérennité la responsabilité de l’ordre public et concentreront leur activité sur l’exploitation des richesses sur la base de contrats léonins légalisant le pillage.
Cependant, s’il est aisé de renverser le cours des choses en détruisant les maisons et affamant les gens, il est plus difficile de tuer l’âme de tous ces mauvais votants du grand Moyen Orient. Aussi que va-t-il se passer ? Peut-être ces grands projets étayeront-ils la réoccupation « humanitaire » de Gaza sans jamais critiquer Israël qui provoque la catastrophe de bout en bout. Peut-être conforteront-ils l’explosion du Liban. Peut-être stimuleront-ils la guerre en Turquie ? Tant qu’il en est ainsi, qu’ils pensent que la fin de la guerre n’est pas un préalable à la paix et disent qu’l n’y a pas d’autres voies, leur vocation sera d’attendre que toute la région explose pour dire ensuite, comme pour l’Irak, que faire ? Mais dans les guerres civiles, il n’y a pas de gagnants, tout le monde perd. C’est le seul projet visible aujourd’hui. Acceptons-nous cette réalité ?
Ghazi Hidouci
Economiste et ministre algérien de l'Economie et des Finances de 1989 à 1991, exilé en France depuis l'arrêt du processus électoral en janvier 1992. Professeur à l'Université d'Artois et président de l'AITEC (Association internationale de techniciens, experts et chercheurs en économie). Consultant pour l'ONU et la Banque Mondiale, et pour diverses ONG.
Lien permanent vers cet article (permalink)
- Origine CERMAM
- http://www.cermam.org/fr/logs/vue/mediterranee_paix_et_progres_o_1/
- Publié le 25 juillet 2007
