Lettre du Cermam

Point de vue

Peut-on exporter la culture ? Le Louvre à Abu Dhabi

La nouvelle de l’établissement d’un Louvre à Abu Dhabi a suscité de vives critiques au sein du monde des professionnels de l’art en France et dans les pays voisins. Une lettre de protestation intitulée « Les musées ne sont pas à vendre » a déjà recueilli plus de 2500 signatures, dont celle de cinq cent conservateurs, historiens de l’art ou membres de personnel de musées. Pourquoi toutes ces critiques et protestations envers la construction d’un Louvre a Abu Dhabi ? L’établissement de ce dernier ne s’inscrit-il pas dans une tendance actuelle qui voit les musées s’exporter sur le modèle du Guggenheim de New York, franchisé à Bilbao et à Berlin ? Force est de constater que cette opération profite en premier lieu au Louvre de Paris et aux musées de France qui vont recevoir plus de 750 millions d’euros.

Ce projet est donc surtout économique. Le Louvre n’est en effet qu’une partie d’un grand complexe qui doit comprendre une trentaine d’hôtels de luxes, 8’000 villas de grand standing, 19 kilomètres de plage, trois marinas pouvant accueillir jusqu’a 1’000 bateaux, deux parcours de golf et également quatre autres musées qui seront le Guggenheim, un musée maritime, un musée d’arts islamiques et un centre des arts vivants. Abu Dhabi veut en premier lieu, il est vrai, attirer les touristes, les investisseurs et sièges d’entreprises, en jouant la carte de la culture et de l’art de vivre. Le désir de la ville principale des Emirats est de devenir la capitale culturelle du Golfe arabique. Mais ce choix n’est pas innocent. Des zones d’ombres persistent également au niveau du choix des œuvres qui y seront exposées. Les Emiriens n’ont pas posé d’interdiction formelle contre des scènes de nu ou des scènes chrétiennes, mais ils ont demandé à la France de faire preuve de tact dans le choix de ses œuvres. Ainsi, c’est une affaire à suivre.

La réalisation de ce projet comporte toutefois des avantages et permettra peut-être de contribuer au début d’une nouvelle ère pour le monde culturel arabe. Il est prévu en effet que la formation de conservateurs émiriens soit effectuée par la France, Abu Dhabi ne disposant pas d’écoles spécialisées. Nous pouvons envisager l’avènement des nouveaux artistes de la région mélangeant les styles orientaux et occidentaux, ce qui ne peut être qu’enrichissant. Des vocations se créeront, entraînant une nouvelle génération de jeunes artistes. Les Emiriens entendent de plus consacrer chaque année pendant dix ans au minimum 40 millions d’euros dans le but de constituer leur propre collection. La multiplication des compagnies à bas prix au Moyen Orient peut également avoir des retombées intéressantes, permettant une démocratisation du public qui visitera ces lieux. Pourquoi en effet ne pas envisager partir à Abu Dhabi pour un week-end culturel en allant visiter le Louvre et les autres musées, tout cela à un prix raisonnable ? Il est certain que les agences touristiques vont développer tout un réseau offrant des prix abordables pour les populations locales. Ces dernières, qui n’auraient peut être jamais eu l’occasion de découvrir des expositions venant d’Occident, auront désormais la chance de contempler ces œuvres d’art dans un pays voisin.

Le projet d’établissement du Louvre a, bien entendu, des ambitions d’ordres économique et politique. Abu Dhabi veut devenir une place financière et touristique incontournable, et l’Emirat met donc tous les moyens à sa disposition pour y parvenir. La création d’un Louvre à Abu Dhabi permet également de cacher le caractère peu démocratique des Emirats arabes unis sous couvert d’ouverture au monde et de modernité. Ces considérations ne nous sont pas inconnues; la démocratie y est encore embryonnaire et les élections qui ont eu lieu l’année dernière sont un premier pas vers un système politique démocratique. Nous ne voulons pas pour autant voir dans l’établissement du Louvre uniquement des répercussions négatives. La chance de pouvoir contempler des œuvres d’art qui font partie d’un patrimoine universel seront désormais plus accessibles pour la population arabe et ne nécessiteront plus de voyages de longues distances. La formation de conservateurs par la France n’est pas non plus une opportunité à négliger pour les jeunes. L’établissement de ce grand nom de la culture française dans l’Emirat est en mesure de contribuer à la naissance d’une nouvelle génération de jeunes dans le golfe arabique. L’art peut en effet servir de moyen d’expression pour véhiculer des idées ou dépasser des barrières posées par la société.

--Joseph Daher
Assistant de recherche stagiaire

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  • Origine CERMAM
  • http://www.cermam.org/fr/logs/vue/peuton_exporter_la_culture_le_1/
  • Publié le 4 mai 2007