Point de vue
Pressions européennes et américaines pour la promotion de la démocratie : Quelles limites ?
Le Moyen-Orient se trouve actuellement à l’ordre du jour au sein des agendas politiques américains ainsi qu’européennes. En effet, les événements du 11 septembre ont impliqué une réforme nécessaire de cette région. L’Egypte, un pays d’une importance spéciale dans cette région ne s’en trouve pas exclu. Mais est ce que les efforts occidentaux pourraient-ils apporter une avancée significative sur le chemin de la démocratisation de ce pays?
Nadine Hani ABDALLAH
Politologue. Diplomée en Relations Internationales Sciences-Po Paris et
PhD candidate l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble,
Est ce que les efforts occidentaux pourraient-ils apporter une avancée significative surle chemin de la démocratie en Egypte?
Pour répondre à cette question, on essaierait de présenter certains des défis que rencontrent les politiques de démocratisation européennes et américaines en Egypte, les contradictions de ces politiques ainsi que les erreurs stratégiques qu’elles entament. Dans ce cadre, notre but serait donc de démontrer les limites de l’engagement occidental pour la promotion de la démocratie et donc son inefficacité.
Premièrement : Démocratie sans conditionnalité ?
Il n’ est guerre surprenant de mentionner que l’Union Européenne souffre de l’absence d’une stratégie claire concernant certaines questions d’une grande importance en matière de promotion de la démocratie et des droits de l’homme:
1) La question de se mettre en contact ou non avec les Islamistes modérés comme les Frères Musulmans en Egypte, une question qui pose un débat fort au sein de l’administration américaine aussi, surtout après la victoire des Frères Musulmans en Egypte lors des dernières élections législatives.
2) Comment réagir aux actes anti-démocratiques que peuvent commettre les régimes autoritaires de la région et dont le régime égyptien est un cas typique. La réponse européenne molle envers la détention d’Ayman Nour en Egypte en est un exemple flagrant surtout si on la compare avec la réponse plus ou moins stricte de l’administration américaine.
3) L’emploi de la conditionnalité : Sans doute, dans tous les accords bilatéraux des pays de la région avec l’UE, il existe une clause dite de suspension, considérée par les uns comme étant une manière de l’application de la conditionnalité dans le cadre du PEM. Or, cette clause ne fut jamais appliquée et par suite la conditionnalité est restée seulement un principe théorique du processus de Barcelone n’ayant aucune efficacité réelle. Cela revient essentiellement au fait que les pays de l’Union ne sont pas tous d’accord sur l’application de cette clause.
Paradoxalement, les Etats les plus « méditeriannistes » de la région, la France et l’Espagne, sont les plus réticents à appliquer le principe de la conditionnalité, le but étant de garder les bonnes relations entretenues avec les pays de la région. Ces derniers s’opposent à l’idée de faire des réformes politiques les seuls critères d’aides aux pays de la région. Ainsi, la France tache de préserver un dialogue stratégique avec l’Egypte qu’elle considère comme un partenaire important voire obligé dans cette région problématique . Quant à l’Espagne, elle œuvre pour un retour à une politique de « reconstruction des alliances » avec les pays du Moyen-Orient . La conséquence de cette situation serait donc une autonomie significative dans l’application ou pas des principes théoriques du processus de Barcelone de la part des pays partenaires et surtout de la part de l’Egypte dont le rôle régional sert de levier. Même dans le cadre de la politique de voisinage européenne dont le but est d’aider les pays du Sud de la Méditerranée à réaliser une transition démocratique similaire à celle effectuée par les pays de l’Europe de l’Est lors de leur intégration au sein de l’UE, ce problème de l’absence de la conditionnalité persiste. Ainsi, l’UE n’a pas hésité à continuer les négociations concernant le plan d’action avec le gouvernement égyptien et cela malgré la violence qui a marré les élections législatives marquant ainsi les limites de la volonté politique de ce dernier. Les réformes politiques n’ont pas conditionné la relation de l’UE avec le gouvernement égyptien et l’augmentation de la coopération avec ce dernier n’a pas été sujette à une révision. Dans ce contexte, on pourrait dire que les Etats-Unis se sont montrés plus strictes en la matière puisqu’elle a suspendu les négociations concernant les traités de libre échange avec le gouvernement égyptien essayant de cette manière de montrer leur mécontentement. Dans ce cadre, il serait important de signaler, que l’arme économique comme moyen de pression américaine n’est pas tout à fait significative étant donné que le régime égyptien est en train de nouer actuellement de nouvelles relations avec d’autres pays d’une importance non négligeable sur la scène internationale tel que la Chine. De plus, le problème du manque de conditionnalité dans le cadre de la politique de voisinage européenne se trouve d’une certaine manière accompagnée d’un autre plus grave encore et qui est l’absence de vrai stimulant à la réforme politique pour les pays partenaires. Ainsi, si l’idée de base de la politique de voisinage est de faire avancer les réformes politiques et économiques à travers le principe de « la conditionnalité positive », cette politique se voit paradoxalement incapable d’offrir aux pays arabes ce dont ils ont besoin le plus : L’accès au marché européen et la libre circulation de la main -d’œuvre. Ainsi, cette politique contrairement à ses prétentions offre beaucoup plus moins que « Tout sauf les institutions ». Dans ce cadre, on peut dire que les initiatives américaines souffrent du même problème dans la mesure où le MPEI et le B-MENA Partnership Initiative souffrent de l’absence du principe de la conditionnalité , laissant ainsi chaque régime à sa guise sans agenda précis.
Deuxièmement : Démocratie signifie-t-elle stabilité ou sécurité ?
La nouvelle politique américaine de la promotion de la démocratie au Moyen-Orient, initiée principalement après les événements du 11 septembre et expliquée dans la « Stratégie de Sécurité Nationale » de 2002, n'émane pas de la volonté des Etats-Unis de favoriser les réformes démocratiques en tant que tel mais plutôt, elles émanent d'une volonté ardue de garantir la sécurité américaine. L’idée essentielle étant que les régimes autoritaires et surtout ceux alliés aux Etats-Unis comme le régime égyptien sont la principale source de l’internationalisation du radicalisme islamique et par suite du terrorisme. De ce fait, la logique américaine est la suivante : Pour résoudre le problème du terrorisme, il faut réformer les régimes autoritaires et favoriser une transition démocratique. Cette logique a été de même confirmée par la « Stratégie de Sécurité Européenne » de 2003. « La meilleure manière de protéger notre sécurité serait un monde formé d’Etat gouvernés démocratiquement » .Or cette approche, souffre d’une contradiction et d’une incohérence visible non seulement dans la logique même formant cette idée mais aussi dans son application sur le terrain et cela pour les raisons suivantes :
1) Cette logique mélange entre le discours islamique et qui est un discours dirigé vers l’international d’une part et entre la structure des mouvements islamistes, surtout ceux des Frères Musulmans et qui sont des mouvements d’opposition nationale ayant des revendications nationales relatives à la participation au pouvoir. Dans ce cadre, le radicalisme islamique, le premier ennemi des Etats-Unis comme l’a annoncé Bush lui-même prouve plutôt que les régimes autoritaires ont une grande capacité à consolider l’opposition islamique plutôt qu’à l’exporter . Les élections législatives de 2005 en Egypte en présentent un bon exemple.
2) Si la promotion de la démocratie est un outil pour garantir la sécurité des Etats-Unis et gagner la guerre contre le terrorisme, elle est en revanche contradictoire avec d’autre outils utilisés dans cette même guerre. Ainsi, la politique de la promotion de la démocratie nécessite que les Etats-Unis augmentent la pression sur le régime Moubarak pour l’obliger à opérer des réformes politiques, elle a besoin en revanche, de l'aide que lui procure ce régime quoiqu’ autoritaire sur ce dossier, obligeant l’administration américaine ainsi à diminuer cette pression. Dans ce cadre, le régime égyptien n’a pas hésité à restreindre les libertés civiques et politiques dans le cadre de la loi d’urgence sous prétexte de garantir la stabilité du pays et sous les yeux approbateurs des Etats-Unis.
3) Etant donné que les intérêts stratégiques des Etats-Unis au Moyen-Orient au moins à court terme sont le Pétrole et la préservation de sa sécurité et de celle d’Israël . Il n’est pas concevable soit pour les européens ou les américains d’aider à une dynamique de démocratisation qui pourrait avoir comme conséquence l’arrivée des islamistes au pouvoir, d’autant plus que ces derniers non seulement sont hostiles aux occidentaux et surtout aux Etats-Unis mais aussi, ils sont considérés comme étant la principale source d’insécurité et d’instabilité. D’où l’incohérence entre les intérêts que la démocratie devrait apporter dans le long terme, selon la vison occidental, et les défis qu’elle présente au court terme.

Dans ce cadre, on pourrait dire que tant que la promotion de la démocratie demeure un outil pour réaliser d’autres objectifs (soit de sécurité ou de stabilité), elle serait toujours impossible à réaliser et même contradictoire avec ces objectifs. Si européens et américains réclament la démocratie, il faut pour ainsi dire la réclamer pour elle-même.
Troisièmement: Promotion de la démocratie ou stabilisation de l’autoritarisme ?
Les Etats-Unis ont certes fait de la promotion de la démocratie un objectif essentiel à réaliser surtout après les événements du 11 septembre, comme mentionné auparavant. Or l’administration américaine souffre de l’absence d’une stratégie claire concernant la manière avec laquelle elle est censée promouvoir la démocratie dans chaque pays à part et surtout en Egypte, son allié privilégié. C’est ce qu’a affirmé par ailleurs Gary Scmitt expert au Project for the New American Century lors d’un entretien avec Al Ahram Weekly : « L’administration américaine souffre de l’absence d’une vision claire » . Selon Carothers, l’administration américaine ignore quelle forme doit prendre le processus menant de A vers B, en d’autres termes, menant d’un régime semi-autoritaire à une démocratie . Ce problème est sans doute présent au sein de l’UE, d’autant plus que cette dernière souffre d’une part d’une bureaucratie très lente avec une difficile coordination entre les différentes institutions et ministères de l’Union et d’autre part, elle souffre de l’absence d’un accord entre ses membres sur la manière avec laquelle les réformes doivent être imposées, comme mentionnée auparavant. La conséquence de cette situation serait sans doute, l’implantation d’une série de projets, dans le cadre du MPEI, B-MENA et du MEDA, visant au renforcement de la société civile, à la promotion des droits de l’homme et surtout de la femme, à la revitalisation de l’éducation ainsi qu’au développement de la bonne gouvernance à travers l’octroi d’une certaine assistance technique. Or le problème se manifeste dans le fait que ces projets émanant d’une volonté d’application d’une stratégie indirecte de promotion de la démocratie , sont incapables d’effectuer un changement significatif sur le chemin de la démocratisation du pays. Ces projets s’ils sont conçus comme étant une partie intégrante d’une approche globale et surtout graduelle des réformes, ne marquent paradoxalement que les limites d’une telle approche ainsi que son incohérence. Les européens conscient de l’instabilité que pourraient engendrer les dynamiques de démocratisation à court terme, que l’on raisonne en termes d’ouvertures politiques ou plus radicalement de changement de régime, sont partisans d’une telle approche . Ainsi, ils affirment que les réformes socio-économiques et la bonne gouvernance doivent accompagner voire aider à l’implantation des réformes politiques . Les européens prônent l’idée que le soutien à la reforme doit être de même orienté vers des projets éducatifs et culturels. Ainsi, l’aide octroyée par le gouvernement suédois à l’Egypte va surtout à l’Institut suédois à Alexandrie et la France consacre la plupart de son budget à des fins culturelles et éducatives en Egypte . L’administration américaine devient de plus en plus partisane d’une telle approche surtout après la victoire des Frères Musulmans en Egypte et du Hamas en Palestine. Ainsi, une approche directe de la promotion de la démocratie à travers une pression directe sur le régime égyptien pour la mise en place de réformes politiques a beaucoup diminué voire disparue. En revanche, un retour visible à une « diplomatie soft » avec l’ancien allié égyptien, pour reprendre les termes de Hamzawy est tout à fait visible . La réponse américaine molle face aux mesures autoritaires entreprises par le régime égyptien à la suite des élections législatives, en témoigne . Dans ce cadre, il serait intéressant de noter que cette approche globale et graduelle des réformes, basée sur la promotion des droits de l’homme, la réforme économique comme condition préalable et accompagnatrice de la réforme politique surtout dans le cadre du PEM et le renforcement de la société civile, touche ses limites pour certains raisons qui pourraient servir plutôt d’exemples :
1) La promotion des droits de l’homme et même ceux de la femme, auxquels l’administration américaine et européenne donnent une grande importance, n’est en aucune manière susceptible de favoriser une transition démocratique, en revanche, elle peut être utile à la consolidation de la démocratie là où elle est déjà existante . Ainsi, les efforts occidentaux resteront vains tant qu’ils seraient incapables de confronter le problème essentiel de l’autoritarisme dans le Monde Arabe en général et en Egypte en particulier et qui est surtout un problème structurel. L’Egypte souffre de la concentration du pouvoir dans les mains d’un certain nombre de personnes et également d’une stabilisation dans les rapports de forces existantes. Or, la promotion des droits de l’homme en général et ceux de la femme en particulier, malgré leur importance ne pourraient en aucune manière altérer la structure autoritaire du régime. Selon Marina Ottaway, la promotion des droits de la femme, qui après les événements du 11 septembre a acquis une importance spéciale au sein de l’administration américaine émane d’une observation correcte mais d’une logique erronée. En d’autres termes, il est sans doute vrai qu’un pays ne pourrait pas être considéré comme démocratique si la majorité de sa population est privée de ses droits, par contre l’octroi de ces droits ne change rien dans la structure autoritaire du pouvoir et par suite il serait incapable de favoriser une transition démocratique.

2) Le principe de la réforme économique à travers sa libéralisation comme condition préalable à la réforme politique -philosophie chère au processus de Barcelone- est une idée qui n’a jamais été prouvée. Par contre, la libéralisation de l’économie surtout en Egypte a été accompagnée d’une délibéralisation politique. Ainsi, si les réformateurs dans le cadre du PND prônent la primauté des réformes économiques sur celles politiques, ces derniers ne pourraient pas achever la première sans maintenir les instances autoritaires ainsi que l’appareil sécuritaire du régime, vu que la libéralisation économique produirait probablement de fortes mobilisations dans de nombreux secteurs de la population, menaçant ainsi le régime.
Pour conclure, il serait nécessaire de dire que les trois raisons -mentionnées auparavant- relatives aux limites de l’engagement occidental pour la promotion de la démocratie, mettent tous en relief le même point et qui est l’effroi occidental des conséquences que pourraient entraîner la démocratisation, surtout en termes d’arrivée des Islamistes au pouvoir. Ainsi, ils œuvrent pour une approche de démocratisation graduelle et indirecte dont le but est de favoriser la stabilité des régimes à court terme et leur démocratisation à long terme. Une approche qui demeure sans doute utopique et inefficace. L’incohérence de leur divers projets montrent qu’ils essayent de tourner autour du problème essentiel tout en faisant semblant de vouloir établir la démocratie. Ainsi, les pressions occidentales ne pourraient guère atteindre leurs objectifs de démocratisation tant qu’ils seraient réticents à affecter le rapport de force existant et la structure autoritaire du pouvoir. Dans ce cadre, on peut dire que si la mise en place des réformes démocratiques est le travail des gouvernants, en revanche, leur volonté de favoriser de véritables changements démocratiques dépend largement de la présence d’une opposition capable de présenter une véritable pression et un véritable challenger au pouvoir. C’est ici donc que doivent intervenir les efforts occidentaux de démocratisation si elles se veulent efficaces
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- Origine CERMAM
- http://www.cermam.org/fr/logs/vue/pressions_europeennes_et_ameri_2/
- Publié le 12 novembre 2007
