Point de vue
Société civile et démocratie en Egypte
Au cours de la dernière décennie, on a pu remarquer l’existence d’une tendance occidentale (surtout en Europe et aux Etats-Unis) qui vise à considérer la Société Civile comme source ou moteur de la démocratisation surtout au sein du Monde Arabe se référant au rôle qu’a effectivement joué la société civile dans certains pays de l’Europe de l’Est et de l’Amérique Latine, les conduisant à réaliser une transition démocratique réussi même s’ils confrontent actuellement des problèmes de consolidation de la démocratie. Mais, sans doute, cette tendance occidentale reflète également, la volonté occidentale pressante de chercher un partenaire fiable, capable de réaliser une transition démocratique dans une région qui s’est montrée toujours rétive à accompagner la troisième vague de transition démocratique et qui est surtout caractérisée par la présence de pouvoirs arabes autoritaires réticents à mettre en place des réformes significatives d’une part et d’une opposition laïque incapable de contrebalancer ce pouvoir d’autre part.
Ainsi, le renforcement de la société civile paraissait de plus en plus comme étant le mot d’ordre au sein des réunions, des colloques et des Conférences que cela soit au niveau officiel ou au niveau académique. Et même, dernièrement, au niveau européen, le développement de la société civile s’est montré comme étant la seule bouée de secours face à des plans d’action dont la formulation n’a servit qu’à confirmer la réticence gouvernementale à entreprendre des réformes significative. Dans ce cadre et soit au niveau européen ou américain, des financements énormes ont submergés les ONG arabes et surtout celles égyptienne puisque l’Egypte serait notre cas d’Etude dans cette article. Du coup surgit la question suivante : Dans quelle mesure les aides occidentales octroyées à la Société Civile en générale et au ONG en particulier peuvent-elles aider à la réalisation d’une transition démocratique et dans quelle mesure cette dernière peut être considérer comme moteur de la démocratisation dans un pays comme l’Egypte ?

Et pour répondre à cette question, on essaierait de présenter quelques défis auxquelles l’idée du financement d’une société civile- moteur de démocratisation pourrait faire face en Egypte dans le but de prouver que la stratégie occidentale qualifiée comme étant « une stratégie indirecte de promotion de la démocratie » ne pourrait être efficace en Egypte, au moins au court terme.
1- Prolifération des ONG ou consolidation de l’autoritarisme ?
Le régime égyptien n’est pas en fait un régime autoritaire, mais plutôt c’est un régime « semi-autoritaire » pour reprendre les termes de Marina Ottaway ou une « autocratie libéralisée » selon les termes de Daniel Brumberg . C'est-à-dire, c’est un régime qui réussit à consolider son autoritarisme tout en se mettant en place des mesures plus ou moins libérales. Or, pour un régime pareil, la prolifération des ONG peut être vue comme faisant partie de la stratégie du régime à permettre une sorte de libéralisation contrôlée, que comme étant une prolifération visant à promouvoir des instances capable d’affecter cette stratégie ou la changer. Ainsi, la présence massive de ces ONG et leur activités diverses, même celles conçues comme anti-gouvernementales, peut être considérer comme étant une conséquence d’une politique issue du sommet vers la base « Top- down Policy »que comme étant la cause de la mise en place de cette politique. Ainsi, le gouvernement a eu davantage à voir avec la promotion de la société civile que la société civile n’a eu à voir avec la démocratisation des gouvernements. Là parait le piège ou tombe –au moins partiellement- les bailleurs de fonds : Ces derniers financent des organisations faisant partie de la « stratégie de survie du régime » - même si cela n’est pas leur volonté- plutôt qu’affectant cette stratégie.
2- Une vision occidentale « romantique » de la Société Civile ?
Il faudrait se méfier d’une « vision romantique » de la société civile. Les organisations de la société civile ne pourront jouer un rôle positif et efficace dans le processus de transition vers la démocratie que s’ils bénéficient de certaines conditions essentielles :
1- Une certaine autonomie vis-à-vis du régime en place . Or, dans un pays comme l’Egypte, le régime en place n’hésite pas à :
A- Coopter les dirigeants actifs des ONG militantes en leur donnant des positions meilleures, ailleurs, dans des instances gouvernementales ou semi-gouvernementales tout en leur donnant l’opportunité de garder leur position en tant que dirigeant d’ONG . La nomination de Hafez Abu Seada, directeur d’une des plus grandes et anciennes ONG égyptienne « L’Organisation Egyptienne pour les Doits de l’Homme (OEDH) », dans le conseil d’administration du Conseil National des Droits de l’homme, instance gouvernementale ou semi-gouvernementale en sert d’exemple.
B- Autres que les dirigeants des ONG, le régime œuvre à coopter le jeu même de la création des instances militantes en matière de droits de l’homme, de ce fait une grande partie des fonds extérieurs est dirigée vers des instances qui ne présentent aucun danger pour ces régimes, citant comme exemple la Fédérations des Organisations Non Gouvernementales, le Conseil National des Droits de l’homme et le Conseil National de la Femme.
2- Une capacité à établir des coalitions avec d’autres secteurs de la société civile ainsi qu’un agenda précis de militance. Ce qu’on veut dire par la capacité d’établir des coalitions, c’est cette capacité à mobiliser et à faire du «Lobbying», capable au long terme de faire pression sur le gouvernement pour réaliser certains demandes socio-économiques, ou en matière de démocratie et des droits de l’homme). Or, les déficits structurels dont souffrent les ONG égyptiennes entravent la capacité de ces derniers à :
A- Faire des liens avec d’autres ONG du même type ou qui travaillent dans des domaines différents.
B- Faire des liens avec d’autres organisations et d’autres secteurs de la société civile, d’où leur incapacité à avoir un rôle mobilisateur efficace . Parmi ces déficits structurels, il existe :
a. L’absence de démocratie interne et même de transparence, car ces ONG - surtout celles de nature militante- sont pour la plupart du temps basées sur une personnalité connue et brillante entourée d’un personnel n’ayant qu’une expérience faible, ce qui sans doute favorise une direction autoritaire de ces ONG.
b. Le déséquilibre entre le côté volontaire et celui professionnel de ces ONG ce qui affecte leur capacité voire leur efficacité. D’où l’importance pour les bailleurs de fonds de donner des aides qualitatives plutôt que quantitatives s’ils désirent l’efficacité de ces ONG, un problème dont souffre surtout l’aide offerte par la Commission Européenne en Egypte.
3- Recevoir des fonds versus acquérir une base sociale ?
Certainement, sans le financement extérieur que touchent ces ONG, elles n’auront jamais vu le jour. Cela revient à ce qu’en Egypte, on défend aux ONG de recevoir des fonds sans autorisation du gouvernement (une autorisation qui n’est donnée que rarement) et même au cas où l’autorisation est donnée, la culture même du pays fait que ces ONG de nature plus ou moins militantes « Advocacy Organisations» ne reçoivent des fonds locales que rarement, par contre toute organisation de nature religieuse et qui procure des services économiques et sociaux accaparent la sympathie du peuple et pourraient avoir l’espoir de recevoir les fonds locales nécessaires. D’où parait les problèmes suivants : 1- Ces ONG cherchent en premier lieu à satisfaire les demandes des bailleurs de fonds pour être sures de recevoir plus de financement dans l’avenir alors qu’en deuxième lieu, ils cherchent à satisfaire les demandes de la communauté et par suite ces ONG n’ont qu’une une base sociale faible ou presque inexistante . 2- Ces ONG essayent d’attirer au maximum l’attention des bailleurs de fonds ce qui crée une ambiance de compétition entre eux et un refus total de coopération, d’où -une autre fois- leur faiblesse à jouer un rôle mobilisateur et efficace.
4- Des Organisations non gouvernementale, partenaire du gouvernement ?
Les ONG travaillant dans le développement et procurant des services, loin d’être vues comme étant un défi pour le gouvernement, sont en revanche conçues comme étant des partenaires efficaces surtout dans un pays en voie de développement comme l’Egypte et dont la population va toujours en augmentant. D’où parait clair le problème suivant : Ces organisations contrairement à celles existantes en Amérique Latine par exemple, ne possèdent guère un double agenda regroupant développement et changement démocratique et par suite sont incapables de mobiliser la population dans cette direction . Et bien que l’idée principale du plan d’action « Annuel Program Statement (APS) » établit depuis 2001 par l’Agence Internationale de l’Aide Américaine (USAID) en Egypte, est de donner une importance spéciale pour la militance au sein des ONG, cette approche reste toujours limitée et sans efficacité réelle. Dans ces conditions, se pose alors la question suivante : Est ce que ces organisations n’aident pas le gouvernement à devenir plus stable que plus démocratique, l’aidant ainsi d’une certaine manière à restructurer son autoritarisme ?
5- Le dilemme islamiste :
Le rôle des organisations de la société civile en Egypte est confronté à une certaine problématique : La présence d’organisations islamistes ou de caractère islamiste. Ces derniers se voient exclu du cercle d’aides dont bénéficient d’autres ONG de caractère laïque alors que les premiers sont pour la plupart du temps plus effectifs. Cela dit, on ne pourrait pas dire que les organisations islamistes accepteraient de leur côté de recevoir des fonds extérieurs . De ce fait, on se trouve devant deux catégories d’organisations : La première laïque, d’une efficacité limitée, avec une base sociale faible et recevant des aides extérieurs, l’autre islamiste, d’une plus grande efficacité, avec une base sociale forte et n’ayant aucune relation avec les bailleurs de fonds. Ces deux catégories loin d’être en coopération, sont par contre en confrontation et par suite incapable de faire une coalition forte capable de jouer un rôle catalyseur en matière de pressions pour la réalisation de plus de démocratie. Dans ce cadre, les bailleurs loin de susciter une telle coopération, pourtant nécessaire pour une plus grande efficacité, suscitent en revanche cette confrontation inefficace.
6 – La Société Civile, catalyseur de la démocratie ?
Lorsqu’on parle de la société civile comme moteur de la démocratisation et de l’importance accordée par les bailleurs de fonds à cette dernière, il faudrait poser une question importante : Est-ce que le plus important serait d’augmenter la demande de la démocratie (en augmentant la capacité des organisations de la société civile à faire pression…..etc) ou bien le plus important serait d’augmenter l’offre de la démocratie (la capacité des institutions étatiques et gouvernementales à offrir la démocratie ? Cette question a été suscitée par Berman, qui, dans un article célèbre, montra que le développement de la société civile en Allemagne dans les années 30 est allé à l’encontre d’une réalisation de plus de démocratie. Cette dernière très fortement mobilisée, se trouvant face à des institutions étatiques faibles et ne pouvant répondre à leur demandes, se sont dirigé vers le partis Nazi, menant ainsi le pays dans une direction contraire à la démocratie. Certes, cette situation est différente de celle dont se trouve l’Egypte actuellement, mais ce qu’on veut dire par là, c’est que la société civile n’est pas par définition un catalyseur de la démocratie. Le contexte dans lequel se trouvent les organisations de la société civile joue un rôle primordial dans la définition de ce rôle dans la réalité et par suite son efficacité ou non.
Enfin, on pourrait conclure par dire que si les pays occidentaux sont partisans d’une « approche indirecte de la promotion de la démocratie » malgré son efficacité limité, c’est parce qu’ils sont conscient de l’instabilité que pourraient engendrer les dynamiques de démocratisation à court terme (que l’on raisonne en termes d’ouvertures politiques ou plus radicalement de changement de régime) , et par suite, ils optent pour une approche plus graduelle même si moins efficace voire inefficace.
-- Nadine Hani ABDALLAH
Politologue. Diplomée en Relations Internationales Sciences-Po Paris.
Doctorante à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble
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- Origine CERMAM
- http://www.cermam.org/fr/logs/vue/societe_civile_et_democratie/
- Publié le 31 janvier 2008
