Point de vue
Spécial 10ème anniversaire du processus de Barcelone « EURO-MED »
Démocratie et intégration économique : approches comparées des processus d’intégration européen et arabe
Impacts et enseignements.

La réussite de l’intégration européenne et les impacts très forts attendus de l’application de la Convention de Barcelone signée en novembre 1995 et qui prévoyait à l’horizon 2010 la création d’une vaste zone de libre-échange avec 13 pays du sud de la Méditerranée (dont 11 pays arabes) créent une situation sans précédent, qui met en demeure les pays arabes de relancer, sur des bases nouvelles, l’ensemble de leur processus d’intégration. S’ils échouent dans la mise en place de leur propre zone de libre échange et de leur Union douanière, ces pays se retrouveront durablement satellisés par leur voisin du Nord. Les avantages attendus de la zone de libre-échange qui leur est proposée individuellement par l’Union européenne se retourneront contre eux. Sans compter qu’en face de la monnaie unique européenne, il y a une constellation de monnaies dont le régime va du rattachement au dollar (les six pays du Golfe), au flottement dirigé (les autres pays, sauf le Liban dont la monnaie flotte librement).
Ces échecs répétés de l’intégration arabe s’expliquent à notre avis par la défiance que les régimes arabes nourrissent entre eux, et qui n’a d’égal que celle qu’ils nourrissent à l’égard de leurs propres sociétés.
La relance du processus arabe d’intégration est intimement liée aux progrès en matière d’ouverture démocratique.
La relance du processus arabe d’intégration nous paraît donc intimement liée aux progrès qui seront enregistrés en matière d’ouverture démocratique. D’un autre côté, il nous semble impératif de sortir de ce qu’il est bien convenu d’appeler le piège de l’intégration arabe, en reformulant le concept lui-même, c'est-à-dire en le « désethnicisant ». Pour cela, nous sommes d’avis de le recentrer autour du concept de Méditerranée du Sud. Ce recentrage aura pour avantage d’intégrer à la fois les pays arabes, riverains directs ou non de la Méditerranée, mais aussi des pays comme la Turquie et Israël qui seront, avec leur expérience démocratique et leur apport technique, scientifique et économique, d’un atout stratégique considérable. On parlera alors de l’Union des pays sud-méditerranéens, un ensemble à cheval sur trois continents. Fécondée par la même mer et par « l’esprit de Barcelone », cette Union sera irriguée par les valeurs démocratiques qui font défaut au monde arabe. L’ensemble s'étendra sur près de 13 millions de km2 et comptera près de 400 millions d’habitants. Son potentiel économique sera augmenté en conséquence. Sa viabilité sera d’autant mieux assurée qu’il sera fondé sur l’intérêt commun et non sur les sentiments, ce qui exclut les rivalités de clocher et de leadership, ainsi que les faux problèmes religieux qui imprègnent le bloc arabe.
Pour une Union des pays sud-méditerranéens fécondée par « l’esprit de Barcelone » et irriguée par les valeurs démocratiques.
Sur un autre plan, le nouvel ensemble euro-méditerranéen pourrait offrir une alternative à l’adhésion controversée de la Turquie à l’UE, en faisant de la Turquie méditerranéenne le trait d’union entre les deux rives. Il pourrait aussi aider à décrisper les relations d’Israël avec le monde arabe et réconcilier définitivement palestiniens et israéliens, conscients qu’ils seront de partager non un petit territoire, mais un grand destin commun. Le poids stratégique de ce nouvel ensemble, qui cherchera probablement à définir avec l’Europe des approches communes en matière de coopération et de sécurité régionales, et peut-être même en matière de politique étrangère, fera certainement plus pour la paix que les solidarités ethnico-religieuses qui, hélas, n’ont jamais servi, depuis les croisades passées et récentes, qu’à aggraver les tensions.
Plaider pour un ensembe basé sur les intérêts communs et non sur les sentiments.
Enfin, osons rêver et parier qu’une telle approche est également, de par son impact sur la résolution des tensions israélo-arabes et sur l’extension des valeurs démocratiques à l’ensemble des pays de la région, de nature à dissiper les malentendus et les hostilités à l’origine du « choc des civilisations » provoqué par l’intégrisme religieux et ses terribles conséquences pour la paix dans le monde.
Cette approche pourrait même déboucher, à terme, sur l’organisation d’un bloc euro-méditerranéen qui irait au-delà de la zone de libre-échange envisagée. Avec un potentiel géostratégique, économique, humain (près d’un milliard d’habitants), énergétique et scientifique à nul autre pareil, il pourra rivaliser avec n’importe lequel des autres grands blocs régionaux.

-- Ali Benouari
Ancien ministre algérien du Budget.
Diplomé en Sciences politiques et économiques, Consultant international. Président d'Ecofinance-Genève.
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- Publié le 15 septembre 2005
