Point de vue
Suisse - Libye : sortir de la crise

Depuis juillet 2008, les relations entre Berne et Tripoli sont réduites au service minimum. Dès le début de la crise, les Libyens ont adopté une stratégie de menaces et de sanctions graduelles. Ainsi, pendant que des membres des comités révolutionnaires, proches d'Hannibal, manifestaient à Tripoli en réclamant l'arrêt des livraisons de pétrole à la Suisse, la Libye officielle tentait de rassurer sa clientèle. Autres décisions symboliques : la menace de retirer des avoirs institutionnels libyens en Suisse et la fermeture des liaisons aériennes entre les deux pays. Peu d'incidences sur le plan économique mais une perte dans un marché solvable et prometteur. Enfin, le communiqué publié par le ministère libyen des Affaires étrangères – recommandant "aux ressortissants libyens de ne plus se rendre en Suisse, car leurs droits n'y sont pas protégés". Une escalade verbale d'autant moins fondée que c'est en faveur de deux ressortissants arabes, victimes de mauvais traitements de la part du couple Kadhafi junior, que la justice genevoise était intervenue.
Quoi qu'il en soit, Les menaces de Tripoli sont restées sans effet. Ce qui confirme que la crise bilatérale est en fait exploitée en Libye à des fins de politique intérieure. Deux principaux courants se disputent aujourd'hui le pouvoir à Tripoli. Les Infitahistes (Libéraux ), qui soutiennent la ligne réformiste du Seif El Islam Kadhafi. Face à lui : Les Mohafidhine, (Conservateurs), dirigés par autre Kadhafi, Moatassem Billah, un militaire discret qui préside depuis peu le Conseil pour la sécurité nationale, et qui a gagné la confiance des comités révolutionnaires et de l'armée. Cette aile radicale a le vent en poupe, notamment suite au retrait du projet de constitution élaboré par un Seif Al Islam affaibli, ce qui explique son échec a imposer une sortie de crise à Davos. Les radicaux ont réussi à convaincre le Colonel que le régime était désormais solide après sa réhabilitation au plan international. Ce n'est donc pas aujourd'hui que la Libye va reculer alors qu'elle dispose de moyens politiques, d'appuis internationaux et de ressources jamais égalées. Tripoli n'est pas pressé de voir les discussions avec Berne aboutir de sitôt et surtout sans contrepartie pour l’image du régime.
Le seul mérite de ces sept mois de crise est de nous révéler que notre pays n'est pas préparé à affronter une crise diplomatique d'une telle ampleur, et qu'il a sous-estimé le pouvoir de nuisance du régime libyen et sa capacité de tirer parti des tensions. Le moment est venu d'élaborer une stratégie de gestion de la crise. Il est urgent d'engager une réflexion indépendante sur nos atouts et nos handicaps, sur notre aptitude à mobiliser un réseau en mesure de défendre nos intérêts.
Malgré son âge et malgré les divisons qui secouent la maison Kadhafi, le Guide demeure le seul homme en mesure d'imposer une sortie de crise entre les deux pays. Au pouvoir depuis 1969, Kadhafi ne cèdera que s'il sait son adversaire fidèle à ses principes et déterminé à les respecter. Or la Suisse a montré son attachement au respect de sa législation ; il lui faut à présent trouver une nouvelle approche et des interlocuteurs crédibles. Mieux comprendre le fonctionnement du régime et oser afficher sa détermination seront indispensables face à un régime qui opère une diversion sur ses propres échecs en matière économique, sociale et politique et qui entretient un climat de tension permanent en espérant gagner un jour son ultime bataille.
Hasni Abidi
Directeur du CERMAM, Genève
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- Origine CERMAM
- http://www.cermam.org/fr/logs/vue/suisse_libye_sortir_de_la_cris_1/
- Publié le 12 février 2009
