Lettre du Cermam

Point de vue

«Le regain de violence en Irak trahit des jeux d’influence»

ATTENTATS

L’Irak a connu en avril le pire mois depuis septembre. A qui profite le crime? Les coupables ne manquent pas, à entendre le chercheur Hasni Abidi. Interview.


Sâle temps pour les Irakiens! Eux qui avaient enfin retrouvé un semblant de normalité dans leurs vies ces derniers mois, viennent de connaître un mois d’avril particulièrement sanglant avec la mort de 355 civils, militaires et policiers irakiens, ainsi que 18 soldats américains. Un tel bilan n’avait pas été atteint depuis septembre. Pourtant, ce soudain regain de violence n’étonne guère Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherches sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam)


Pourquoi la situation en Irak se dégrade-t-elle à nouveau?


Je ne dirais pas, à proprement parler, que la situation se dégrade. Bien sûr, on assiste à un regain de violence. Les attentats se sont multipliés dans des quartiers à majorité chiite. Cela provoque l’inquiétude de la population. Et un peu de panique au sein des services de renseignement. Mais aucun territoire n’a été repris par les rebelles. Aucune rue n’est tombée entre leurs mains.


Pourquoi maintenant?


Une période de grande incertitude s’ouvre en Irak. Fin juin, les troupes américaines doivent se retirer des villes. Et en décembre se tiendront les élections législatives. Les équilibres vont changer. Chacun cherche à avancer ses pions.


Qui tire avantage de la violence?


Plusieurs groupes d’acteurs. Prenez par exemple les Conseils de l’Eveil. Ces milices, formées d’anciens rebelles sunnites qui ont collaboré avec les Américains pour combattre Al-Qaida en Irak, sont fâchées contre le premier ministre Maliki, qui ne veut pas les intégrer dans l’armée, car elles comptent dans leurs rangs d’anciens membres du parti Baas de Saddam Hussein. Or, les miliciens, censés déposer les armes, ne veulent pas se retrouver démunis face aux rebelles qui les accusent de trahison...

Mais ce n’est qu’un exemple. Des groupes chiites également profitent de la violence.


Des chiites prendraient pour cible la population chiite?


C’est moins étrange qu’il n’y paraît. Il vient d’y avoir des élections régionales. Le parti du premier ministre a fait un excellent score, grâce à la relative embellie sécuritaire. Par contre, le Conseil suprême islamique (CSI) du leader Abdel Aziz al-Hakim a perdu du terrain. Or, celui-ci dispose d’une milice, les Brigades Badr, et les violences lui permettent de fragiliser le bilan du premier ministre. Et de montrer qu’il faut encore compter avec le CSI.

Par ailleurs, Hakim est très proche de Téhéran, qui n’est pas très pressé de voir les troupes américaines quitter l’Irak…


Pourquoi l’Iran voudrait-il que les GI restent à ses frontières ?


La République islamique a intérêt à voir les Etats-Unis rester piégés en Irak. Washington a besoin que le régime des mollahs n’attise pas la violence chez ses voisins. C’est un levier que Téhéran n’hésite pas à utiliser, en soutenant n’importe quel groupe radical.


Téhéran soutiendrait-il même des rebelles sunnites?


Si c’est pour affaiblir Washington, ça ne pose aucun problème idéologique à l’Iran. Mais d’autres Etats seraient probablement tout aussi mécontents de voir les forces américaines «réussir» leur retrait. Syrie, Arabie saoudite…


Les forces irakiennes seront-elles à la hauteur du défi ?

Difficile à dire. L’armée restera-t-elle soudée? C’est la grande inconnue. Mais l’appareil sécuritaire irakien n’est pas sans atouts. Les services d’intelligence, notamment, sont très efficaces. Leurs opérations d’infiltration des groupes rebelles ont permis bien des succès.


Andrés Allemand
Tribune de Genève

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  • Publié le 5 mai 2009