Point de vue
Un président affaibli fait l'affaire du régime de Téhéran
La mauvaise élection du président Ahmadinejad et les manifestations à son encontre arrange son mentor Ali Khamenei, le guide suprême de la révolution, affirme le chercheur genevois Hasni Abidi qui n'écarte pas un dérapage du régime. Interview.
Depuis l'annonce officielle des résultats de l'élection présidentielle, la contestation ne cesse de croître en Iran et au sein de la diaspora iranienne. Ce lundi encore, des centaines de milliers de partisans de Mir Hussein Moussavi ont manifesté dans le centre de Téhéran pour dénoncer un scrutin volé et soutenir leur candidat officiellement battu par le président sortant, l'ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad.
La radio officielle d'information Radio Payam a annoncé mardi matin que sept civils ont été tués lundi à Téhéran, en marge de la manifestation pro-Moussavi, après s'en être pris, toujours selon Radio Payam, à une unité militaire.
Directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam), Hasni Abidi décrypte les enjeux de ces manifestations et les intentions du régime.
swissinfo.ch: Ce lundi, une manifestation anti-Ahmadinejad s'est aussi tenue à Kuala Lumpur, la capitale de la Malaisie. Une première?
Hasni Abidi: C'est en effet une surprise. Depuis la révolution islamique de 1979, le monde musulman n'a jamais réagi ni manifesté suite à un événement en Iran.
Cette manifestation a sans doute pour origine la mobilisation de la diaspora iranienne présente en Malaisie et l'impact des images des manifestants en Iran.
swissinfo.ch: Justement, la diaspora iranienne semble beaucoup plus visible à l'occasion de ces élections présidentielles que par le passé.
H.A. : Absolument. Elle se montre très active sur Internet et les nouveaux médias qui s'y développent. Elle manifeste aussi publiquement. C'est de bon augure pour la suite. Car la diaspora iranienne est très importante, surtout aux Etats-Unis où elle ne s'est pas encore beaucoup manifestée.
Ces élections et les manifestations qu'elles entrainent devraient aussi avoir des retombées dans les pays arabes où se tiennent aussi des élections truquées. Il suffit de penser à l'Algérie, à l'Egypte ou à la Tunisie.
La contestation des résultats du scrutin présidentiel par les Iraniens va certainement donner des idées dans ces pays-là.
swissinfo.ch: Le guide suprême Ali Khamenei a demandé une enquête sur le décompte du scrutin. Que signifie ce geste de la part d'un homme qui a permis l'ascension de Mahmoud Ahmadinejad?
H.A. : Comme premier détenteur du pouvoir, le guide suprême ne doit surtout pas perdre le contrôle de la situation, non seulement à Téhéran, mais dans les autres villes iraniennes. Pour ce faire, il doit continuer à se poser comme l'arbitre et le maître absolu du jeu politique iranien.
Ali Khamenei ne veut donc pas désavouer d'une manière cinglante Mir Hussein Moussavi, puisqu'il se mettrait à dos une grande partie, voire la majorité des Iraniens qui ont voté pour le candidat réformateur. Il en va de la pérennité du régime.
swissinfo.ch: Nombre d'observateurs estiment que ce scrutin oppose les électeurs des villes favorables aux réformateurs et ceux des campagnes qui seraient derrière le président sortant. Quelle est la proportion entre ces deux groupes de votants?
H.A. : Le taux de participation et d'inscrits est beaucoup plus important dans les grandes villes que dans les campagnes. Les villes votent beaucoup plus massivement que les campagnes, surtout lors des élections présidentielles.
De plus, depuis les dernières élections sont arrivés entre 4 et 6 millions de nouveaux votants, soit les jeunes, qui ne peuvent que voter en faveur d'un candidat prônant la réforme et la libéralisation du régime.
Raison pour laquelle, il est plus que probable que ses élections ont été truquées.
swissinfo.ch: Ces élections ont donné lieu à une campagne exceptionnellement ouverte, alors que leur résultat rappelle l'autoritarisme du pouvoir en place. Que signifie cette ambivalence?
H.A. : C'est là tout le paradoxe de l'Iran. Le régime au pouvoir a réussi à se présenter comme ouvert, pluraliste et démocratique, alors que dans les faits il n'a guère bougé depuis 1979.
Le religieux continue de primer sur le politique et les instruments de la démocratie ne peuvent se déployer qu'à l'intérieur du cadre fixé par le vrai pouvoir, à savoir le guide suprême Khamenei, une partie de l'armée et les Gardiens de la révolution.
Je rappelle que l'ensemble des candidats à la présidentielle ont passé sous les fourches caudines du Conseil des gardiens de la constitution, un organe contrôlé par le Guide suprême.
swissinfo.ch: L'opposition entre réformateurs et durs du régime est-elle donc un leurre?
H.A. : En s'opposant au pouvoir absolu des religieux, Mir Hussein Moussavi, qui n'a aucun parti politique derrière lui, a réussi à échapper à cette pseudo-division entre réformateurs et conservateurs.
swissinfo.ch: Le régime peut-il perdre le contrôle de la situation?
H.A. : Le risque de dérapage existe en effet. Cela dit, le Guide suprême est en mesure de contenir Mahmoud Ahmadinejad, un président affaiblit par ces élections contestées. Pour Ali Khamenei, il est préférable d'avoir un président mal élu (Ahmadinejad) qu'une personnalité qui peut brandir une forte légitimité populaire (Moussavi).
Frédéric Burnand, swissinfo.ch, Genève
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- Origine CERMAM
- http://www.cermam.org/fr/logs/vue/un_president_affaibli_fait_laf/
- Publié le 17 juin 2009
