Point de vue
Visite de Barack Obama au Caire et à Riyad
C’est à travers un discours prononcé à l’Université du Caire le jeudi 4 juin que le Président américain, Barack Obama, a choisi de s’adresser au milliard de musulmans que compte la planète. Si le fond du discours est resté largement inconnu avant qu’il ne soit prononcé, il était certain que son objectif serait de combler le fossé entre l’Occident et le monde musulman.
Ce discours, très attendu, se place dans la succession de gestes, tels que la mention aux musulmans américains dans son discours d’investiture ou sa première interview en tant que président accordée à la chaîne Al-Arabyia, que Barack Obama a eu, à l’encontre des musulmans, depuis le début de son mandat. Dans ce discours, le président américain se devait de montrer une volonté de fonder des rapports avec le monde musulman sur l’intérêt et le respect mutuel. Il devait également y préciser les idées énoncées lors de l’interview sur la chaîne Al-Arabyia au début de son mandat : « Les États-Unis ont intérêt à promouvoir le bien-être du monde islamique (...) Le langage que nous utilisons doit être celui du respect. Certains membres de ma propre famille sont musulmans. J'ai vécu dans des pays islamiques »1.
Dans un objectif de réconciliation entre les Etats-Unis et le monde musulman, Barack Obama a répété, lors de ce discours en Egypte, l’expression déjà utilisée en Turquie, selon laquelle « les Etats-Unis ne sont pas en guerre contre l’Islam ». Le président américain a cependant démontré la complexité de cette tentative de réconciliation, tant ces deux mondes ont vécu dans un antagonisme fort durant de nombreuses années.
Contenter tous les protagonistes.
Ce discours était particulièrement difficile à rédiger. Pour cette raison, le président américain a demandé l’aide de nombreux conseillers et spécialistes du monde arabe. Barack Obama devait y convaincre les musulmans, tout en rassurant les Israéliens, ainsi que le lobby juif américain. Il devait y montrer un respect pour les valeurs de la religion islamique, mais aussi pour les droits de l’homme qui sont un problème important dans de nombreux pays musulmans. C’était un travail d’équilibriste que le président Obama semble avoir bien réussi. Sept points importants ont été évoqués dans ce discours. Ce sont l’extrémisme, la Palestine, la démocratie, la liberté religieuse, le droit des femmes et le développement économique.
Le but de ce discours était également de redorer l’image des Etats-Unis dans le monde arabe, ternie principalement suite à l’invasion de l’Irak et la guerre qui a suivi. Obama a tenté de proposer des solutions pour aplanir certaines divergences qui divisent les Etats-Unis et les pays musulmans. Il veut créer de nouvelles relations entre eux en se distançant de la politique suivie par son prédécesseur, George W. Bush. Comme il l’a affirmé dans un entretien diffusé le 2 juin par la BBC, les Etats-Unis peuvent servir de modèle pour les pays du monde musulman. « La démocratie, l'Etat de droit, la liberté d'expression, la liberté religieuse, ce ne sont pas simplement des principes occidentaux qui doivent être élargis à ces pays, mais plutôt, je pense, des principales universels dont ils peuvent se saisir et qu'ils peuvent affirmer comme partie intégrante de leur identité nationale »2. Il ne pense pas que le rôle des Etats-Unis soit d’imposer de telles valeurs à des pays différents de par leurs cultures et leurs histoires. Par contre, il peut les y encourager. L’Amérique est un modèle que chacun est libre de suivre ou non. Une nouvelle aire semble s’ouvrir avec ce nouveau président.
Visite à Riyad.
Le but de cette visite était également de s’entretenir du problème du Proche Orient. Mercredi, soit le jour avant son très attendu discours au Caire, Obama s’est rendu à Riyad pour y rencontrer le roi Abdallah. L’Arabie saoudite est un allié important des Etats-Unis dans cette région. Dans ce pays, de grandes espérances sont également placées dans la politique du nouveau président. Le Royaume saoudien espère, que contrairement à son prédécesseur, Barack Obama saura faire pression sur Israël pour mettre rapidement fin au conflit israélo-palestinien, en lui faisant accepter la coexistence de deux Etats. Les deux présidents se sont donc longuement entretenus sur le processus de paix au Proche-Orient, ainsi que sur d’autres questions sécuritaires dans la région. Tous deux cherchent une stratégie pour l’empêcher l’Iran d’obtenir une arme nucléaire.
Cependant, l’intérêt des médias pour cette visite s’est focalisé sur le discours du Caire et non pas sur cet entretien. Il n’y a d’ailleurs pas eu de compte-rendu détaillé de ces discussions.
Le choix de l’Egypte.
L’endroit adéquat pour le discours attendu de Barack Obama a été sujet à débat. « L'Indonésie, où il a vécu cinq ans, était un peu loin du « théâtre » des opérations. L'Arabie saoudite, trop recluse, et peu encline à ce genre de manifestations. Amman, trop proche de Beyrouth, Damas et Jérusalem. Il restait Le Caire, sa « rue arabe » et sa tradition de phare culturel du Proche-Orient, même si le sentiment antiaméricain y est fort et la liberté politique limitée »3. L’université du Caire est un choix judicieux de par la situation au pays à l’intersection du continent africain, du Proche-Orient et du monde méditerranéen. C’est donc un lieu approprié pour s’adresser à l’ensemble des pays musulmans.
L’Egypte est également un pays avec lequel les Etats-Unis sont en relation étroite depuis une trentaine d’années. Les liens entre ces deux pays sont basés sur la volonté commune des deux pays d’obtenir la paix entre Israël et ses voisins, de lutter contre l’extrémisme et de résoudre les autres conflits régionaux.4
Dès l’annonce du pays choisi, un débat a été lancé. La question était de savoir si le président américain choisirait également de rencontrer des opposants au régime autoritaire du président égyptien Hosni Moubarak ou s’il fermerait les yeux sur les problèmes liés au respect des droits de l’homme dans ce pays. Le président Obama a d’ailleurs refusé de dire s’il qualifiait le régime du Moubarak d’autoritaire. « Je ne mets pas d'étiquette aux gens. Je ne l'ai pas rencontré, je lui ai parlé au téléphone. Il a été, à bien des égards, un allié exemplaire des Etats-Unis. Il a maintenu la paix avec Israël, ce qui, dans cette région, est très difficile à faire », a-t-il expliqué.5 Le président américain a cependant affirmé son soutien aux droits de l’homme : « Les droits de l’homme ne sont pas une idée américaine. Et nous continuerons de les soutenir partout »6. Les Etats-Unis avaient d’ailleurs choisi d’inviter l’opposant égyptien Ayman Nour libéré au mois de février dernier. L’acceptation de cette invitation par Moubarak peut être définie comme un geste de bonne volonté de la part du régime égyptien.
Les musulmans, un bloc monolithique ?
Il y a cependant de nombreux scepticismes face au fait de s’adresser aux musulmans comme s’ils représentaient un bloc monolithique totalement coupé de l’Occident. Selon Olivier Roy et Justin Vaisse, ce discours risque de renforcer « la notion trop bien acceptée mais fausse que l'islam et l'Ouest sont des entités distinctes avec des valeurs profondément différentes ». Dans une même optique, Jon Alterman, spécialiste du Moyen-Orient au Center for Strategic and International Studies affirme : « Si quelqu'un peut me dire à qui le président Obama compte s'adresser, je lui serai reconnaissant (...) Est-ce qu'il s'adresse aux sociétés à majorité musulmanes, aux centaines de millions de musulmans qui vivent comme des minorités dans le reste du monde ? »7.
Les Etats-Unis sont conscients des attentes liées à ce discours. C’est pourquoi la Maison Blanche a indiqué qu’aucune proposition concrète concernant le processus de paix israélo-palestinien ne sera faite dans ce discours. Robert Gibbs, le secrétaire de presse à la Maison Blanche a déclaré : « M. Obama parlera des divers éléments qui permettront de parvenir à la paix au Proche-Orient. Mais le discours du Caire ne vise pas à présenter un nouveau plan détaillé pour y parvenir »8.
Les réactions.
Cette tentative de réconciliation entre les Etats-Unis et le monde arabe ne plait pas énormément à Al Qaeda. Dans un message diffusé par la chaine de télévision Al-Jazzera, Oussama ben Laden accuse le nouveau président de mener une politique hostile similaire à celle de son prédécesseur. Quant au numéro deux de ce mouvement, Ayman Al-Zawahiri, il estime que ce discours n’est qu’une « opération de relations publique » et que le message clair que le président américain a déjà adressé aux musulmans est la guerre menée par les Etats-Unis en Afghanistan et celle en Irak.9
Par contre, ce discours a été bien accueilli en Palestine, qui espère un nouveau départ de la politique américaine au Proche-Orient.10 Quant aux autres musulmans, ils sont divisés. Si certains considèrent ce discours comme le début d’une nouvelle politique, d’autres sont plus septiques et considèrent qu’il manquait de substance. Selon Hassan Abu Nimah, le directeur de Royal Institute for Inter-Faith Studies at the Jordan Institute of Diplomacy à Amman, le discours était évasif et trop prudent. Il a déclaré: “He did not offer any criticism of Israel except that he was opposed to settlements. He did not oppose the existing settlements. Half of the West Bank is occupied. Nobody is talking about where the state of Palestine is going to exist” 11.
Malgré un assez bon accueil à ce discours, les musulmans souhaitent maintenant obtenir des actes en plus des paroles. Ils attendent une rupture avec la politique de Bush.
Eugénie Bron
Assistante de recherche
1. http://www.america.gov/st/peacesec-french/2009/June/20090601132432kcsniggih0.3604547.html
2. « Barack Obama espère relancer les négociations de paix au Proche-Orient », in Le Monde, 02/06/09, URL : http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2009/06/02/barack-obama-espere-relancer-les-negociations-de-paix-au-proche-orien_1201055_3218.html, consulté le 04/06/09.
3. Lesnes, Corine, « Barack Obama à la rencontre du monde musulman », in Le Monde, 01/06/09, URL : http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2009/06/01/barack-obama-a-la-rencontre-du-monde-musulman_1200726_3222.html, consulté le 04/06/09.
4. http://www.america.gov/st/peacesec-french/2009/June/20090601132432kcsniggih0.3604547.html
5. « Barack Obama espère relancer les négociations de paix au Proche-Orient », in Le Monde, 02/06/09, URL : http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2009/06/02/barack-obama-espere-relancer-les-negociations-de-paix-au-proche-orien_1201055_3218.html, consulté le 04/06/09.
6. Lema, Luis, « Un nouveau départ» entre les Etats-Unis et le monde musulman », in Le Temps, 05/06/09, URL : http://www.letemps.ch/Page/Uuid/750dce36-5147-11de-817f-67cd000a6d89%7C2, consulté le 05/06/09.
7. Lesnes, Corine, « Barack Obama à la rencontre du monde musulman », in Le Monde, 01/06/09, URL : http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2009/06/01/barack-obama-a-la-rencontre-du-monde-musulman_1200726_3222.html, consulté le 05/06/09.
8. http://www.america.gov/st/peacesec-french/2009/June/20090601132432kcsniggih0.3604547.html
9. AFP, « A peine arrivé à Ryad, Barack Obama attaqué par Oussama ben Laden », in Le Temps, 03/06/09, URL : http://www.letemps.ch/Page/Uuid/16806d14-503a-11de-bb0a-399467258055/A_peine_arriv%C3%A9_%C3%A0_Ryad_Barack_Obama_attaqu%C3%A9_par_Oussama_ben_Laden, consulté le 05/06/09.
10. “Obama seeks new start with Muslims”, in Al Jazeera, 05/06/09, URL: http://english.aljazeera.net/news/middleeast/2009/06/20096492421821542.html, consulté le 05/06/09.
11. « Speech stirs mixed feelings », in Al Jazeera, 04/06/09, URL: http://english.aljazeera.net/news/middleeast/2009/06/200964151331566582.html, consulté le 05/06/09.
Lien permanent vers cet article (permalink)
- Origine CERMAM
- http://www.cermam.org/fr/logs/vue/visite_de_barack_obama_au_cair/
- Publié le 8 juin 2009
