Lettre du Cermam

Zoom

Mauritanie, la fin de l’homme indispensable

Le 3 août 2005, alors que le président Maaouiya Ould Sid Ahmed Taya était en déplacement en Arabie saoudite pour les funérailles du roi Fahd, la Mauritanie est le théâtre d'un coup d'État militaire sans effusion de sang. Le Conseil militaire pour la justice et la démocratie (CMJD), composé de 17 membres, déclare prendre en charge la supervision d'un processus de démocratisation pour une période transitoire de deux ans. Le colonel Ely Ould Mohamed Vall, déjà leader de la junte qui s'est emparée du pouvoir, est élevé au rang de chef de l'État. Issu de l'ethnie arabe Bedan qui dirige traditionnellement le pays, et chef des services de sécurité nationale depuis 1987, le colonel Vall était perçu comme un proche allié du président Taya, ayant participé en 1984 au putsch qui avait installé celui-ci au pouvoir. Si cette appartenance à la "vieille garde", et surtout aux milieux militaires et policiers qui ont désormais retiré leur soutien à Taya, peut avoir favorisé la rapidité d'une passation des pouvoirs pacifique, le "virage" démocratique ne sera confirmé que lorsque les aménagements constitutionnels proposés deviendront réalité – en particulier, l'inéligibilité des membres de la junte militaire et du gouvernement transitoire à la présidence, et la limitation à deux du nombre des mandats présidentiels –.

colonel Ely Ould Mohamed Vall.jpg

Conformément à la Charte constitutionnelle, adoptée par le CMJD au lendemain du coup et confirmant les droits individuels et collectifs, Vall a procédé à la libération de 21 islamistes modérés et à l'amnistie des prisonniers politiques, dont certains avaient été arrêtés à l'occasion des mesures de répression controversées prises par l'ancien régime dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. En décembre 2005, le nouveau chef d'État autorise Radio France Internationale, interdite en 2000, à retransmettre ses émissions sur bande FM. Le Colonel a vite su réduire l'opposition extérieure au nouveau régime en soulignant l'intention du CMJD de reconnaître tous les traités et conventions internationaux déjà ratifiés par le gouvernement précédent – la Mauritanie avait été notamment, en 1999, le troisième État arabe à établir des relations diplomatiques avec Israël –. En effet, si la majorité de la population, y compris l'ethnie africaine du Sud jusqu'ici discriminée, avait adhéré avec enthousiasme au changement de régime, le coup d'État a été, dans un premier temps, condamné de façon véhémente par la communauté internationale. Le choix pragmatique de Vall de rappeler un ancien premier ministre, Sidi Mohamed Ould Boubacar, qui a permis d'obtenir l'approbation du Parti républicain social démocratique et de former un gouvernement transitoire de 24 membres, dont trois femmes, une semaine seulement après le coup, et les contacts établis avec le tissu social – syndicats, milieux d'affaires, partis et organismes de la société civile – s'encadrent dans la consolidation du soutien interne.

Dans les délais prévus, le référendum constitutionnel a été planifié pour juin 2006, les élections municipales et parlementaires pour novembre 2006 et les élections présidentielles pour mars 2007. La stabilité démocratique permettrait à la Mauritanie – qui compte parmi les pays les plus pauvres du monde – de tirer parti des revenus liés à la prochaine exploitation des réserves de pétrole et de gaz naturel. Du reste, la nécessité d'entreprendre tôt ou tard la réforme d'un système d'exclusion tribalo-ethnique, profondément enraciné jusqu'ici dans la société, avec le risque d'intensification des tensions intérieures qu'une telle réforme comporte, suppose un véritable défi pour le projet de démocratisation du colonel Vall.


-- Chiara Sulmoni
Assistante de recherche au Cermam

Lien permanent vers cet article (permalink)

  • Origine CERMAM
  • http://www.cermam.org/fr/logs/zoom/mauritanie_la_fin_de_lhomme_in/
  • Publié le 17 juillet 2006